Un même socle neuro, trois publics que tout sépare : des personnes âgées, des enfants très jeunes, des rugbymen qui passent pro. En activité physique adaptée aux personnes âgées, tout se joue dans la dose : stimuler l'appareil vestibulaire sans épuiser un corps qui porte 95 ans de vécu. Jérémy Maury raconte comment il fabrique cette adaptation, séance après séance.
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Un même socle neuro, trois publics que tout sépare : des personnes âgées, des enfants très jeunes, des rugbymen qui passent pro. En activité physique adaptée aux personnes âgées, tout se joue dans la dose : stimuler l'appareil vestibulaire sans épuiser un corps qui porte 95 ans de vécu. Jérémy Maury raconte comment il fabrique cette adaptation, séance après séance.
La base neuro existe. Jérémy l'a apprise, il sait la dérouler : positions au sol, quatre pattes, debout, travail sur ballon, stimulation de l'appareil vestibulaire via les réflexes. Les ennuis commencent au moment où tu poses cette base sur une personne réelle. Sur le terrain, rien ne se déroule comme en salle de formation.
Suivre une trame, c'est confortable. Jérémy ne s'en cache pas : tu fais le transfert vers le réel, et tu comprends vite que ça ne marche pas comme ça. Le métier ne consiste pas à réciter une trame. Il consiste à lire la situation devant toi, puis à en tirer une réflexion pour l'ajuster à ta population et au moment précis.
D'où le parallèle avec la prépa physique, qui revient d'un bout à l'autre de l'épisode. Jérémy prend la neuro comme il prendrait une prépa : il planifie, il dose, il progresse. La base reste la même pour tout le monde. Le pilotage change pour chacun.
C'est le cœur de son métier. Chez Salvéo, la moyenne d'âge de ses coachings tournait entre 65 et 95 ans. L'objectif est on ne peut plus concret : amener de l'autonomie au quotidien, mieux vieillir. Stimuler pour rendre la vie plus simple, jamais pour l'épuiser.
Et là se cache le piège de la stimulation vestibulaire chez un senior. À 95 ans, la personne traîne tout son vécu : commotions anciennes, chocs accumulés sur une vie, parfois un passé sportif. Lui infliger la dose d'un corps jeune peut peser sur sa vie de tous les jours au lieu de la soulager. Jérémy le dit sans détour : si la personne ne peut plus bouger pendant trois jours après ta séance, tu as raté ton objectif. Tu risques même de te prendre un coup de canne dans le bocal au rendez-vous suivant.
Avec une personne âgée, chaque séance commence par une lecture avant le moindre exercice. Jérémy appelle ça sa mini-anamnèse. Il observe la marche du jour. Il pose ses questions : tu as bien dormi ? tu t'es bien hydratée ? tu as bien mangé ? ça se passe bien avec les enfants, les petits-enfants ? tu es contente d'être venue ? On papote sur la vie.
Ce temps relationnel n'a rien d'un remplissage. C'est la porte d'entrée de tout le reste. Jérémy chiffre le rapport : chez les personnes âgées, 75 % de relationnel pour 25 % de pratique. Sans la relation, la pratique ne prend pas. Il avoue d'ailleurs trouver ce versant relationnel très dur psychologiquement, plus exigeant pour lui que le côté ludique qu'il faut inventer avec les enfants.
Concrètement, il construit une planification. La première semaine, il stimule un peu et garde beaucoup de travail musculaire. La deuxième, il ajoute progressivement de la stimulation. La montée se fait par paliers, jamais d'un bloc.
Il assume que c'est compliqué et que ça repose sur beaucoup de feeling. La planification pose le cadre, la lecture de la personne ajuste la dose réelle. De la prépa physique appliquée au système nerveux : tu charges peu à peu ce que le corps peut absorber.
Eugène, 90 ans, Jérémy le suit depuis septembre. Il l'a récupéré d'un coaching classique, un peu de cardio, de muscu, de mobilité. Une chose l'a frappé tout de suite : Eugène marchait les pieds ouverts, très voûté, et respirait très mal.
L'erreur que Jérémy reconnaît, c'est d'avoir voulu changer ses habitudes trop vite. Du coup, il a installé un stress chez Eugène, l'envie de trop bien faire. Il est allé au casse-pieds plus d'une fois, trop vite. La vraie consigne, c'était de laisser du temps.
Avec ce temps, les résultats sont venus, et ils se mesurent. En dix séances, Eugène a appris à synchroniser sa respiration avec ses mouvements. En quinze à vingt séances, il a appris à conscientiser la position de ses pieds. Aujourd'hui, raconte Jérémy, il analyse même la marche des autres : c'est devenu de l'éducation.
Parce que c'est exactement ça que cherche le client âgé. Pas la performance rapide qui fait courir les plus jeunes. Un résultat à long terme : mieux vieillir sans s'épuiser, pour profiter de la vie. Jérémy le formule joliment : les personnes âgées sont les clients les plus gentils et les plus exigeants. Elles veulent du résultat, mais surtout comprendre. « Pendant que je fais l'exercice, explique-moi. » Elles veulent apprendre, pas seulement subir.
Change de profil, change de difficulté. Avec une personne âgée, le défi est relationnel. Avec un enfant, certains ne sont même pas en âge de tenir une conversation. Le défi devient ludique : monter une séance qui amuse.
L'enfant est une éponge. Il fait ce que tu fais, il suffit souvent de l'animer par le jeu. Le rôle de Jérémy glisse alors de l'accompagnement vers le guidage. Mais avant le jeu vient la confiance, et elle passe d'abord par les parents. Le bilan et la première séance se font toujours avec eux. Son objectif : que dès la deuxième ou troisième séance, les parents sentent qu'ils peuvent lui confier l'enfant. Une fois la confiance posée, il veille à ne pas trop entrer dans l'intimité de la famille.
Le fond de l'objectif reste celui des seniors : l'autonomie au quotidien. Et elle se joue à la maison, pas seulement en séance. Jérémy donne à l'enfant une routine simple : en rentrant de l'école, tu prends la balle que je t'ai donnée, tu joues un peu avec, tu vas sauter sur le trampoline dehors quand il fait beau, et ensuite tu fais tes devoirs. Une fois par semaine, ensemble, ils attaquent le travail compliqué et les tables de progression. Le reste du temps, à la maison, des choses simples répétées chaque jour ou tous les deux jours. La répétition quotidienne fait le travail, la séance hebdomadaire pose les nouvelles briques.
Troisième profil, troisième contexte. Au club de rugby, Jérémy n'est qu'adjoint. Au-dessus de lui, quelqu'un organise le monitoring, qui est fatigué, qui rentre, qui ne rentre pas. Lui s'occupe de la muscu, et il n'intervient que le soir. Sa marge de manœuvre : sur les joueurs un peu blessés ou en retour de blessure, il glisse quelques exercices de motricité en plus. Il le dit honnêtement, il n'a pas encore eu le temps ni le pouvoir de monter des protocoles très élaborés avec eux.
Là encore, il travaille par profil. Un international qui termine sa carrière le regarde et lui dit que ça ne l'intéresse pas : Jérémy ne le force pas, ce n'est pas le but. Un jeune espoir ou un joueur qui monte, c'est l'inverse : autant faire de la prévention pour qu'il dure, l'éveiller à tout ça pendant qu'il a toute sa carrière devant lui. Son plan sur l'année : les éveiller cette saison, et s'il est reconduit, les bilanter au maximum et leur créer des routines.
Il connaît aussi ses limites de compétence. Pour les joueurs qui ont accumulé des commotions cérébrales, il sait qu'il y aura une incidence à court, moyen et long terme. Alors il les oriente vers Axel Fréchet, chiropracteur. En fin de saison, il veut envoyer tous ceux qui ont subi des chocs pour essayer d'améliorer ça.
Le cas le plus parlant : un joueur avec une suspicion de hernie. La colonne s'était bloquée, le kiné avait posé la prudence, étirements. Jérémy respecte la hiérarchie médicale, non négociable pour lui.
Au bout de quatre ou cinq jours, il propose au joueur un test cadré : « tu me laisses une heure, on teste des choses. Si ça s'améliore, tant mieux. Sinon, on continue le protocole d'étirement. » Pendant cette heure, il remet du mouvement : full body, motricité, renforcement. Résultat concret, le joueur est passé d'un toucher à mi-cuisse à quasiment la cheville du bout des doigts.
Le vrai levier va au-delà des centimètres gagnés, il est mental. Le joueur s'est senti mieux et a somatisé l'idée qu'en bougeant, ça irait mieux. En se remettant en mouvement, il est allé mieux, et il rejoue ce week-end. Jérémy pointe le piège inverse : les gars qui s'entendent dire « hernie, douleur de dos » et qui se persuadent que leur saison est finie. Remettre du mouvement, c'est aussi casser cette croyance.
Dernière distinction que Jérémy souligne : l'individu et le groupe ne se pilotent pas pareil. Le suivi individuel autorise l'adaptation fine, parce que la personne vient te chercher, toi.
Le groupe, lui, est énergivore. Tu es obligé de faire des planifications collectives, du type « toi tu fais ça, toi tu fais ça », avec l'exigence que tout le monde fasse la même chose, par exemple dans le cadre d'un public diabète. Et surtout ça demande du temps, ce qui reste le plus compliqué. La sensibilité change aussi selon que le travail est imposé ou choisi. Quand le sport collectif impose le préparateur physique, le joueur le subit un peu. Quand la personne vient d'elle-même, l'implication et la perception ne sont plus les mêmes, et l'application non plus.
Cherche le point commun entre Eugène, un enfant de 4 ans et un rugbyman, le voici : plus la personne a confiance en toi, quel que soit son âge, mieux le travail se passe. Ce qui change d'un profil à l'autre, ce sont seulement les portes d'entrée pour installer cette confiance.
Le moteur, c'est l'empathie, et Jérémy en parle avec lucidité, revers compris. Il se décrit comme quelqu'un de stressé, parfois trop proche de son client, trop empathique. Le bénéfice est réel : les joueurs se disent « lui, il m'écoute », et viennent lui signaler un petit bobo sans craindre d'être écartés. Le risque, c'est de se laisser embarquer sur le terrain à force d'écouter. La confiance reste l'outil numéro un, à condition de tenir la bonne distance.
Son conseil final tient dans une chose accessible à tout le monde : observer la marche. Est-ce que la personne regarde le sol ? Est-elle enroulée ? A-t-elle les pieds ouverts ou fermés, les doigts serrés ? Comment respire-t-elle ? Ça vaut pour les personnes âgées, pour les enfants comme pour les adultes.
Et c'est là qu'il assume une position à contre-courant. La mode est aux outils d'analyse en tout genre. Pour Jérémy, tes yeux et ta capacité à te connecter à ton client restent le plus important. Si tu te connectes vraiment à la personne, dit-il, tu arriveras à faire beaucoup de choses.
Un travail de stimulation vestibulaire et de motricité ajusté au vécu de la personne. Jérémy part de la base neuro apprise en formation, puis la calibre selon l'histoire de chacun, comme les commotions ou les chocs anciens, pour servir un seul but : l'autonomie au quotidien.
Parce que l'objectif des personnes âgées vise le long terme plutôt que la performance rapide : mieux vieillir, rester autonome, profiter de la vie. La séance doit les stimuler sans les épuiser. Une séance qui cloue la personne trois jours rate sa cible.
Des gains concrets et mesurables dans le temps. Sur le cas d'Eugène, 90 ans : une respiration synchronisée avec le mouvement en dix séances, une conscience de la position des pieds en quinze à vingt séances. Plus largement, de l'équilibre, de la conscience du corps et une autonomie durable.
Sans aller trop vite, l'erreur que Jérémy reconnaît avoir faite. On commence par une mini-anamnèse à chaque séance (sommeil, hydratation, alimentation, moral, marche du jour), on planifie une progression douce, et on tient compte des chocs et commotions passés avant de doser la stimulation.
Pour Jérémy, l'observation et la relation priment sur l'instrumentation. Il assume cette réponse à contre-courant : la mode est aux outils d'analyse, mais tes yeux, ton empathie et ta connexion au client restent l'essentiel. Observer la marche en dit déjà beaucoup.
Parce que l'autonomie est l'objectif explicite de chaque prise en charge, du senior à l'enfant. Chez les personnes âgées, elle se joue dans le quotidien (marcher, respirer, tenir sa posture). Chez l'enfant, elle s'installe via des routines maison simples et répétées. Le but reste le même : rendre la personne capable au quotidien.
Cinq phrases reviennent tous les jours sur le terrain, elles sonnent rigoureuses et bienveillantes, et pourtant les sciences contemporaines de l'apprentissage moteur les démontent une par une depuis 60 ans. Un seul chiffre suffit à mesurer le décalage : un bébé qui apprend à marcher chute dix-sept fois par heure, et c'est précisément ce taux qui fabrique sa vitesse d'apprentissage stupéfiante. Et si ce qu'on fait pour aider, sécuriser, corriger, répéter, expliquer, était exactement ce qui bloque la progression de nos athlètes ?
L'activité physique change la donne pour le TDAH de l'enfant. Adrien Chartier, préparateur physique depuis plus de vingt ans et cofondateur de Labo RNP, le résume en une phrase : on envoie nos enfants deux heures aux devoirs et trente minutes de sport le mercredi, il faudrait faire l'inverse. Voici le mécanisme neurologique, comment juger les approches selon leur niveau de preuve, et un plan progressif sur douze semaines à lancer dès demain.
L'hyperactivité motrice de l'enfant est d'abord un signal. Quand un enfant bouge sans arrêt, son système nerveux cherche le plus souvent à se réguler, à se stimuler ou à évacuer une tension. Comprendre ce que ce mouvement résout change tout ce qu'on va lui proposer.