Une gêne qui revient trois semaines après une très bonne séance. Ce qui revient, c'est la décision motrice qui précède le geste : attracteurs, compensation, et trois tests pour savoir où vous en êtes.
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« Pourquoi ça revient toujours ? »
C'est la question qu'on entend le plus chez les kinés et les ostéos.
En séminaire, elle arrive presque toujours le premier jour, à la pause, quand on parle de cas concrets. Une personne revient avec la même gêne trois semaines après une séance qui s'était très bien passée, et le praticien se demande ce qu'il a raté.
Les explications qu'on se donne alors se ressemblent :
la personne n'a pas fait ses exercices
je n'ai pas assez insisté sur la correction
son terrain est comme ça, ça reviendra toujours
Aucune ne regarde le bon endroit.
Pour comprendre, il faut parler de la décision motrice. C'est le choix que fait votre système nerveux, juste avant un mouvement, sur la façon de le faire, à partir de ce qu'il perçoit de l'environnement, de l'équilibre et du corps (la définition complète est ici).
Ce choix se fait avant le geste, et en grande partie avant la conscience d'avoir choisi. Dans les années 1980, Benjamin Libet a mesuré une activité électrique du cerveau qui monte plusieurs centaines de millisecondes avant le moment où la personne dit avoir décidé. Ce que signifie exactement ce signal fait encore débat, depuis les travaux d'Aaron Schurger en 2012, mais un point fait consensus : la préparation du geste commence avant qu'on en ait conscience.
Le corps prépare aussi physiquement le mouvement. Quand vous levez un bras au signal, les muscles de l'arrière de la cuisse s'activent quelques dizaines de millisecondes avant l'épaule, pour ancrer le corps au sol avant le déséquilibre. Et cette préparation s'adapte : lancé librement, elle précède le geste ; sur un signal « go », elle se tasse et devient simultanée, parce que le système choisit de partir plus vite plutôt que plus stable.
L'image qui m'a le plus aidé à comprendre pourquoi un geste revient vient de l'espace. Des astronautes ont gardé ces programmes de préparation posturale après deux semaines en apesanteur, alors qu'il n'y avait plus aucun équilibre à protéger (travaux de Massion et Berthoz). Ce qui revient le plus volontiers, ce sont ces réglages anciens, profondément installés.
Les chercheurs en mouvement ont un mot pour ça : un attracteur. C'est la façon de bouger vers laquelle le corps retombe tout seul, surtout quand ça va vite ou quand il est fatigué, comme une bille qui retombe toujours au fond d'un bol.
Une correction verbale, elle, passe par l'attention : « garde le genou dans l'axe », « relâche l'épaule », « respire bas ». Au cabinet, au calme, l'attention tient et le geste corrigé tient avec elle. Dès que la personne retrouve sa vie, sa fatigue, ses escaliers et ses journées trop longues, l'attention lâche en premier, et la bille retombe au fond du bol.
C'est là que la gêne revient. Le geste revient parce que la décision qui le produit n'a jamais été touchée, bien plus que par manque de volonté. Souvent, ce qu'on voit est une compensation, c'est-à-dire une solution de secours qui contourne une information manquante au lieu de la régler, et qui ne tient que tant que personne ne la met sous pression.
J'ai longtemps cru que mieux expliquer suffirait. Il m'a fallu des années pour accepter que mes plus belles corrections en séance étaient parfois celles qui tenaient le moins.
Voici trois tests pour savoir où vous en êtes avec la personne que vous avez en tête :
trois répétitions au calme avec votre consigne habituelle
trois répétitions à vitesse réelle ou fatigué, sans rien dire
comparer les deux, et noter ce qui se défait
Si le geste tient sous contrainte, c'était une question d'intention, et votre consigne a fait le travail. S'il se défait dès que vous vous taisez ou que ça accélère, regardez du côté de ce que le système perçoit, pas du côté de la technique.
Pour aller plus loin, filmez la répétition ratée et la réussie avec le mode ralenti de votre téléphone, à 120 ou 240 images par seconde. Arrêtez-vous juste avant le départ et notez trois signes : où va le regard, si le bassin bascule, comment l'appui se prépare. En vidéo normale, trois dixièmes de seconde ne font que neuf images : c'est trop peu pour voir quoi que ce soit.
Dernier test, le plus parlant : changez une seule entrée, sans parler du geste. Ce peut être le point que fixe le regard, la surface sous les pieds ou la position de la tête, puis vous refaites les trois répétitions sans consigne. Si le défaut change tout seul, la piste de la décision tient ; s'il ne bouge pas alors que l'entrée a vraiment changé, cherchez ailleurs.
C'est exactement la logique de la RNP, en trois temps. Lire où c'est noir : quel capteur décroche, de quel côté, et dans quelle situation. Rallumer : stimuler cette entrée précise, puis retester, selon le protocole test, stimulation, retest. Faire tenir : vérifier que le résultat survit à la vitesse, à la fatigue et à votre absence, avant de le considérer comme acquis.
Ce que j'en retiens, c'est que le défaut qui revient n'a rien de têtu : il est rangé plus en amont que l'endroit où on le corrige.
Ce qui revient toujours, c'est ce qu'on n'a jamais lu.
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