Le mot « libre » évoque un corps qu'on laisse aller n'importe comment. La kiné Emma Gomez renverse l'image : le mouvement libre se construit, et il faut souvent une contrainte pour aller chercher ce qu'on ne sait pas encore faire de son corps. Une pratique exigeante, loin des vidéos de « flow ».
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Le mot « libre » évoque un corps qu'on laisse aller n'importe comment. La kiné Emma Gomez renverse l'image : le mouvement libre se construit, et il faut souvent une contrainte pour aller chercher ce qu'on ne sait pas encore faire de son corps. Une pratique exigeante, loin des vidéos de « flow ».
Avant même que l'enregistrement démarre, l'animateur et Emma Gomez butent sur la même question, au point de la poser presque en même temps : sommes-nous vraiment libres de notre mouvement ? La réponse d'Emma prend l'intuition à revers. Demande à quelqu'un de bouger « librement », sans aucun cadre, et il restera prisonnier de ce qu'il sait déjà faire. Il bougera dans les limites de ses propres accès au mouvement. Rien au-delà.
Tout le paradoxe de l'épisode est là. Le mot « libre » évoque l'absence de règles, un corps qu'on laisse aller n'importe comment. Emma renverse l'image : pour aller chercher ce que tu ne sais pas encore que tu peux faire, il te faut une contrainte. Une consigne qui te pousse à explorer, à reculer un peu plus loin la limite du connu. La liberté de mouvement ne se décrète pas. Elle se construit, et le chemin pour y accéder ressemble assez peu aux vidéos de « flow » qui circulent sur les réseaux.
Emma est kiné. Elle forme aussi aux réflexes archaïques et pratique ce qu'on peut appeler le mouvement libre, notamment depuis un stage de cinq jours en 2019. Son travail croise le mouvement fonctionnel et la pratique vivante, l'expérience du mouvement vécu. Ce croisement rend sa façon de guider intéressante : chez elle, le mouvement devient un territoire à explorer plutôt qu'une performance à réussir.
Pour Emma, la notion de faux mouvement frôle l'absurde. Quand tu « te fais un faux mouvement », voilà ce qui se joue : un système nerveux qui réagit et se protège. Il rencontre une amplitude inhabituelle, quelque chose qu'il ne connaît pas, alors il bloque le corps et ça fait mal. Le geste en lui-même n'est pas en cause. Ce qui coince, c'est le manque de familiarité de ton système nerveux avec cette zone-là.
D'où une solution simple à formuler : plus tu habitues ton corps à expérimenter des positions et des transitions variées, moins le faux mouvement te guette. Tu deviens à l'aise avec des stimulations différentes, ton répertoire s'élargit, et les amplitudes « surprises » deviennent des amplitudes connues. Emma le vérifie sur elle-même : elle ne tombe plus depuis très longtemps. Et chez ses pratiquants, l'équilibre s'améliore nettement, parmi bien d'autres choses.
La distinction fondatrice de l'épisode tient dans deux formulations très proches que tout sépare. Faire *pratiquer des mouvements*, c'est cadrer la personne dans un geste précis : elle répète, ou elle imite quelqu'un qui montre, souvent un mouvement qui porte un nom. Faire *pratiquer le mouvement*, c'est poser un cadre avec une contrainte, mais une contrainte qui ouvre une possibilité. Elle invite la personne à aller chercher ce qu'elle n'irait jamais chercher dans la simple répétition.
L'enjeu tient dans l'organisation de ce cadre : le vocabulaire que tu emploies, la consigne que tu donnes, la contrainte que tu poses pour que la personne sorte d'elle-même et exprime son potentiel, y compris un potentiel qu'elle ignore avoir.
Emma donne un exemple parlant. Mets-toi en quatre appuis, ventre vers le sol ou vers le plafond, peu importe. Commence par jouer avec tes appuis : observe tout ce qui devient possible en les gardant tous. Puis lâche un appui, continue à observer et à bouger, passe d'un appui à l'autre, décolle-les un à la fois. Garde par exemple une seule main au sol et va toucher différents endroits, fais des touchettes, laisse tout le corps s'organiser pour aller chercher le sol. En lenteur, en vitesse : tu modules.
La contrainte, ce sont ces consignes. À l'intérieur, tu cherches tout ce qu'il est possible de faire, sans t'y limiter. Et le point décisif, c'est le climat. Il doit rester positif, sans peur de « mal faire » ni de se faire un faux mouvement. On quitte complètement le registre « ça c'est bon, ça c'est pas bon, ça tu peux, ça tu peux pas ». Notre culture nous a longtemps habitués à cette logique du placement exact, sous peine de se blesser. Ici, chacun explore les possibilités de son propre corps. Une exploration somatique : tu vis le truc toi-même, et c'est en le faisant que tu comprends.
Concevoir le mouvement de cette façon touche forcément au système nerveux. La pratique sollicite plusieurs entrées sensorielles à la fois, et ça, c'est intégré dès le départ. Plutôt qu'un geste isolé, tu travailles la manière dont le corps perçoit, s'oriente et s'organise. Voilà aussi pourquoi le même travail nourrit des choses aussi variées que l'équilibre, l'orientation dans l'espace ou la mémorisation.
Entre réflexes archaïques et mouvement, le lien va dans les deux sens, et Emma le porte des deux côtés de sa pratique. Un réflexe mal intégré reste une composante motrice : il gêne certaines transitions, certaines parties de mouvement, qui finissent par se faire autrement, par un autre passage. Travailler le mouvement aide alors à intégrer le réflexe, et le réflexe intégré libère à son tour le mouvement.
Pour aller chercher ces zones-là, Emma passe toujours par la lenteur. Ralentir permet d'actionner une commande motrice précise, d'inviter verbalement le mouvement à venir dans une partie ciblée du corps. Certaines parties répondent facilement, d'autres résistent davantage. La lenteur rend la commande adressable. À pleine vitesse, le corps reprend ses automatismes et file par ses raccourcis habituels.
Emma est nette là-dessus. Venir à un, deux ou trois cours par semaine ne suffit pas à acquérir les réflexes. L'intégration réelle demande un travail quotidien, sur plusieurs semaines voire plusieurs mois. Ce qui fait la différence, c'est la régularité dans la durée. Et c'est là qu'elle voit des résultats assez incroyables : chez des gens présents depuis des semaines, des mois ou des années, dont une pratiquante de plus de soixante-dix ans qui l'impressionne à chaque fois. Ce qui lui réussit, à cette pratiquante, c'est de renouveler sans cesse une expérience différente, de travailler les transitions, de stimuler la mémorisation et l'orientation dans l'espace, séquence après séquence.
Quand tu vois passer une séquence de flow au sol, bien fluide, tu vois le résultat final, rendu joli pour la vidéo. La séance, elle, ne se donne pas du tout dans cet état. Certains disent à Emma « ça, je ne ferai jamais », alors qu'ils le font déjà, parce que le travail réel se passe partie par partie, détaillé, et n'a rien à voir avec le rendu fini.
Le piège est fréquent, surtout chez le public sportif qui rejoint ce type de pratique. Beaucoup cherchent la perfection du mouvement tout de suite, la performance immédiate. Vouloir réussir parfaitement dès le départ va à contresens du processus. Il faut accepter de faire des erreurs, de passer par plusieurs phases de décorticage du mouvement, pour arriver à un meilleur mouvement sur le long terme. Une séquence filmée est décontextualisée : les gens la prennent pour acquise alors qu'elle vient d'un certain contexte et d'un certain point de vue.
Emma propose aujourd'hui deux formats, sa pratique restant en évolution. Un cours plus calme, un cours plus actif.
Le cours calme commence toujours par un quart d'heure d'échauffement neuro, des étapes motrices et une activation sensorielle. Ensuite, elle installe une séquence de flow. Cette installation prend une heure entière : on répète la transition, on l'expérimente de différentes façons, il y a des pauses, des explorations de position et de transition, des changements de rythme et de contraste. Pas question d'arriver à le faire à la perfection, ni de retenir une représentation à refaire le soir à la maison. L'objectif, c'est de vivre le truc. Le résultat final, on s'en fout presque : c'est une expérience.
Le cours actif part du même échauffement, puis installe quatre séquences enchaînées en circuit : un flow avec passage au sol, une séquence de coordination, et une séquence plus de jeu, seul, à deux ou avec du matériel comme une balle. Il y a une part d'imprévu et d'adaptabilité. Chacun trouve son niveau, parce qu'Emma propose plusieurs niveaux dans le même esprit, et une séquence peut se faire plus ou moins vite. On répète ces quatre séquences en boucle, comme un circuit, jusqu'à être bien chauffé et fatigué, puis vient le retour au calme. Selon que tout le monde maîtrise bien, elle fait évoluer les séquences en cours de route, si bien que personne ne sait jamais à quelle sauce il va être mangé.
La séquence de coordination s'inspire de Fighting Monkey, un univers de danseurs chez qui Emma a fait des stages. Vues de loin, leurs vidéos peuvent paraître très compliquées, alors que leur manière d'aborder la coordination repose sur des choses accessibles : des pieds qui se déplacent librement et des bras qui font de même, dans différentes directions et dimensions. Cette logique sert à recréer une cartographie de ton corps : tu réexplores chaque partie dans le déplacement, et tu retisses le repère que tu as de toi en mouvement.
Emma et les animateurs partagent la même observation de terrain : une résurgence de réflexes liée au stress depuis le confinement. La question revient souvent entre praticiens, justement pour vérifier qu'il ne s'agit pas d'une simple impression personnelle. Le constat est partagé. Le stress est plus présent.
Le masque ajoute une couche que tout le monde redoute de voir revenir. En privant des mimiques faciales de la personne en face, il coupe le jeu des neurones miroirs, avec un impact possible au niveau du nerf vague. Emma relie cela au réflexe de Moro, la façon de réagir au stress au niveau sympathique. Quand tu ne peux plus réagir au stress par l'interaction sociale, et cette interaction passe par le visage, tu perds une voie de régulation. Le corps favorise alors la réaction au stress par d'autres canaux, jusqu'à la sidération. Tout cela finit par se retrouver sur la posture, et voilà ce qui rend la perspective d'un retour des masques préoccupante à ses yeux.
Le vrai défi, c'est l'assiduité. Emma et les animateurs le voient souvent : des gens prennent un ebook ou une formation, se lancent seuls, ressentent les effets positifs, comprennent la démarche, et pourtant ça s'arrête. Intégrer quelque chose de nouveau dans sa vie reste difficile, surtout sans rendez-vous régulier qui te ramène.
Pour cadrer ça, Emma s'appuie sur les stades du changement de Prochaska et DiClemente. On passe par plusieurs étapes pour intégrer durablement un changement, qu'il soit alimentaire, l'arrêt du tabac ou la pratique du mouvement : précontemplation, contemplation, préparation, action, maintien, avec des rechutes qui font normalement partie du parcours. Quand quelqu'un est encore en précontemplation, c'est d'autant plus difficile qu'il n'a pas de rendez-vous pour le soutenir.
Côté méthode, Emma ne laisse jamais un patient sortir du cabinet sans qu'il sache à quel moment de sa journée il va pratiquer, et comment il va l'organiser. Elle réfléchit la routine avec lui. Et surtout, elle mise sur la compréhension : motiver les gens, ça commence par qu'ils comprennent pourquoi ils le font. Elle préfère aussi qu'on lui dise la vérité quand la semaine n'a pas été régulière, plutôt que de jouer les bons élèves. Ce trio tient une pratique dans le temps : organiser le quand, comprendre le pourquoi, accepter les rechutes.
Pour tous les niveaux. Emma le pratique avec ses patients en kiné, un à la fois, avec un bilan et une adaptation à la personne. Elle le mène aussi en groupe, où le défi est que chacun travaille à son niveau, sans être trop vite limité physiquement ni frustré, tout en restant challengé. Elle accueille aussi un public sportif, et des personnes âgées, dont une pratiquante de plus de soixante-dix ans aux résultats impressionnants.
Faire des mouvements, c'est répéter ou imiter un geste cadré, souvent un mouvement qui porte un nom. Pratiquer le mouvement, c'est poser un cadre avec une contrainte qui crée une possibilité : aller chercher ce que tu n'irais pas chercher seul, exprimer un potentiel que tu ignores avoir. Le cadre te pousse au-delà de ce que tu sais déjà faire, au lieu de te faire répéter le connu.
Deux formats. Un cours calme : un quart d'heure d'échauffement neuro, des étapes motrices, une activation sensorielle, puis l'installation d'un flow vécu comme une expérience, sans objectif de mémorisation. Un cours actif : le même échauffement, puis quatre séquences en circuit (flow avec passage au sol, coordination, jeu seul, à deux ou avec matériel), répétées jusqu'à la fatigue, avec un retour au calme à la fin.
Parce que tu élargis ton répertoire moteur. À force d'explorer des positions et des transitions variées, ton système nerveux est moins surpris par l'inhabituel, tu fais moins de faux mouvements et ton équilibre s'améliore. Le travail touche plusieurs systèmes sensoriels à la fois et stimule l'orientation dans l'espace ainsi que la mémorisation. Les résultats les plus marquants viennent de la régularité dans la durée.
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