Tu testes un exercice « magique » vu sur Instagram, tu gagnes dix degrés d'amplitude en une séance, et trois jours plus tard tout est reparti comme avant. Dans le 1/4 Heure LabO #74, Fred Causse, kiné du sport et préparateur physique près de Strasbourg, remet la mobilité active à plat. Sa réponse à la question de l'épisode, est-ce que la mobilité passe par la force, tient en deux temps : gagner l'amplitude, puis la mettre en force pour qu'elle dure.
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Tu testes un exercice « magique » vu sur Instagram, tu gagnes dix degrés d'amplitude en une séance, et trois jours plus tard tout est reparti comme avant. Dans le 1/4 Heure LabO #74, Fred Causse, kiné du sport et préparateur physique près de Strasbourg, remet la mobilité active à plat. Sa réponse à la question de l'épisode, est-ce que la mobilité passe par la force, tient en deux temps : gagner l'amplitude, puis la mettre en force pour qu'elle dure.
Avant de chercher à « gagner en mobilité », tu dois donc savoir de quoi tu parles. Et une fois le mot posé, comprendre pourquoi la force change tout. C'est le chemin que Fred déroule dans l'épisode, et c'est celui qu'on suit ici.
Un mot de contexte sur lui, parce que sa double casquette éclaire tout le reste. Fred porte plusieurs métiers à la fois : thérapeute orienté sport dans sa structure (un cabinet qui sera bientôt à sept), préparateur physique pour des judokas et la natation synchronisée à Strasbourg, accompagnement d'athlètes privés, formateur. Il a l'œil du kiné et celui du prépa physique en même temps, ce qui lui permet de parler des deux entrées sans cliver.
La première chose que fait Fred, c'est désamorcer la guerre de tranchées entre les défenseurs du travail passif et ceux du travail actif. Pour lui, le gros des disputes vient d'un malentendu sur les mots. Les uns appellent « mobilité » une capacité passive, les autres une capacité active, et ils s'opposent sans voir qu'ils ne désignent pas la même chose. Une fois le vocabulaire posé, le conflit tombe en grande partie.
Quand certains parlent de « mobilité », ils décrivent en réalité de la souplesse : la capacité à atteindre une amplitude de façon passive, sans avoir à produire d'effort pour y aller. Tu te laisses emmener dans l'amplitude, ou quelqu'un t'y emmène, et tu observes jusqu'où l'articulation va.
Cette qualité passive a un rôle précis dans le modèle de Fred : elle donne l'accès. Elle ouvre la porte. Sans cet accès, tu n'as tout simplement pas le terrain de jeu pour travailler la suite. C'est la condition d'entrée, et à ce titre elle compte vraiment. La mépriser au nom du « tout actif » est une erreur de raisonnement.
La définition centrale de Fred tient en une phrase : la mobilité active, c'est « la capacité à produire de la force sur la plus grande amplitude possible ». Tu n'es plus seulement capable d'atteindre une position, tu es capable d'y être actif, d'y contracter, d'y tenir et d'y agir.
Le point d'observation utile, c'est le gap entre passif et actif. Tu regardes l'amplitude que la personne atteint en passif, puis celle qu'elle contrôle réellement en actif, et l'écart entre les deux te dit où est le vrai travail. Cet écart recontextualise le débat : il réconcilie ceux que Fred appelle, avec humour, « les ayatollahs du passif » et les inconditionnels de l'actif.
Au fond, les deux comptent, et ils se nourrissent. Le passif donne l'accès à l'actif. Et l'actif, en retour, entretient les processus, notamment nerveux, qui permettent de conserver le passif dans le temps. Travailler l'un sans l'autre, c'est se priver de la moitié de la mécanique.
Fred propose une seconde manière de voir la mobilité, sans doute la plus parlante pour comprendre pourquoi la force entre en jeu. La mobilité, dit-il, peut aussi se définir comme « la capacité qu'a ton cerveau à prendre suffisamment de signaux pour produire suffisamment de force » en réponse à ces signaux.
Concrètement : quand tu es capable de contracter, c'est le signe que ton cerveau reçoit assez de bons signaux. Et quand ces signaux arrivent correctement, une partie de la mobilité se trouve, selon ses mots, « indirectement libérée ». La contraction est un levier de l'amplitude, pas un détail posé à côté. Assez de bonnes informations entrantes, et le système ouvre ce qu'il gardait fermé.
L'inverse l'illustre encore mieux. Fred cite les situations où les signaux passent du mauvais côté : en post-opératoire, en post-accident, après une rupture du ligament croisé antérieur (LCA). Quand les afférences basculent du côté négatif, tu accumules les conséquences, et la mobilité en fait partie, au même titre que la trophicité (l'état et la qualité du muscle) et le contrôle. L'articulation reçoit de mauvaises informations, donc elle produit une mauvaise réponse, donc elle perd en amplitude utile. La mobilité se dégrade par le haut, par le pilotage, avant même de se dégrader dans le tissu.
Reste une question que tout le monde se pose dès qu'un kiné et un prépa physique interviennent sur le même athlète : qui fait quoi ? Fred répond sans cliver, parce qu'il occupe les deux postes.
Le physio, explique-t-il, a pour but d'optimiser l'ensemble des directions d'une articulation. Prends une tête fémorale : autour, la capsule travaille dans tous les sens. Le rôle du physio, c'est que les tensions dans cette capsule soient réparties, que chaque direction soit suffisamment exposée, pour obtenir une articulation globalement saine et fonctionnelle. Un travail global, ou ciblé sur des déficiences précises, mais qui vise l'articulation dans toutes ses orientations.
Le préparateur physique, lui, oriente. Il sélectionne les angulations spécifiques au sport pratiqué et prépare les articulations aux amplitudes qu'elles vont rencontrer, y compris celles qui sont potentiellement à risque. Il analyse la discipline et cherche la capacité à produire de la force sur les amplitudes qui comptent pour ce sport. Fred précise d'ailleurs que la frontière n'est pas étanche : la préparation angulaire est aussi intéressante côté kiné, par exemple pour l'absorption de certaines contraintes.
Sa conclusion est nette : « on fait le même métier, c'est juste un continuum ». Ce qui change, ce sont les échéances. Le prépa physique travaille avec une date dans le viseur. Il vise des effets, immédiats et différés, séance après séance, le tout convergeant vers la performance au jour J. Le kiné, lui, optimise et bonifie le terrain sur lequel le prépa physique va construire.
C'est là que la prévention entre dans le tableau. Le prépa physique prépare les amplitudes à risque précisément pour mitiger la blessure, parce que, comme le dit Fred, « si tu ne l'es pas [préparé], c'est là que tu fais une perte, tu ne fais pas une perf ». Un athlète blessé ne performe pas, et tout le monde se retrouve à se taper sur les doigts.
D'où l'importance du travail collaboratif kiné / prépa physique. Fred en fait une condition de la performance durable, pas une option de confort. Si les meilleurs athlètes du monde pro, dans les gros clubs, ont un staff complet derrière eux, ce n'est pas un hasard, observe-t-il. La performance qui tient dans le temps repose sur cette main dans la main entre celui qui répare et optimise et celui qui oriente et prépare.
On arrive au cœur du titre de l'épisode. La réponse de Fred est franche : oui, en partie. Et le mécanisme est limpide une fois posé.
Il existe des portes d'accès qui « permettent de gagner très vite en amplitude, mais peut-être pas forcément en mobilité ». Le levier vestibulaire en est un exemple, et un confrère comme Romain, cité dans l'épisode, l'utilise : tu actives le système, tu obtiens un gain d'amplitude immédiat, parfois spectaculaire. Le piège serait de s'arrêter là et de croire que le travail est fait.
Parce que ce gain, à lui seul, ne tient pas. Tant que tu n'as pas mis de la force dans cette nouvelle amplitude pour la contrôler, elle reste un acquis fragile. Le travail d'entraînement consiste justement à enchaîner : tu gagnes l'amplitude, puis tu utilises d'autres outils dans ton système d'entraînement pour la stabiliser, la mettre en force, la rendre utilisable. Fred est clair : oui, si tu refais le petit exercice tous les jours, tu regagneras de l'amplitude, mais s'il existe des soubassements plus complexes derrière, il faudra les travailler aussi. Voilà l'entraînement fin : gagner, puis mettre en force et stabiliser.
L'exemple de Romain résume la bonne démarche. Il travaille le vestibulaire, il obtient son « test magique », et il ne s'arrête pas là. Il fait son retest, il constate que ça s'améliore, et ensuite il bascule sur la production de force pour que le gain se maintienne assez longtemps. Une fois que le cerveau de la personne a compris comment faire, il faut que les tissus aillent travailler. Fred décrit même le geste : faire bouger la personne pour qu'elle apprenne à contrôler son amplitude. Le gain rapide ouvre la porte, le travail de force la garde ouverte.
Cette notion de différence, l'écart entre ce que tu obtiens vite et ce qui reste, Fred la juge essentielle à poser dès le départ, avec le patient comme avec l'athlète. Les gains de mobilité, dit-il, ne sont pas garantis sur le long terme : rien ne dit qu'ils se maintiendront tout seuls.
D'où l'importance de traiter correctement les espérances. Si tu laisses croire qu'un gain de séance est un acquis définitif, tu installes une mauvaise espérance, et la déception suivra. Annoncer honnêtement que le maintien demande du travail, c'est aussi ce qui permet, paradoxalement, que le résultat tienne suffisamment longtemps, parce que la personne s'engage dans la suite au lieu d'attendre que la magie dure seule.
Sous tout ce qui précède, il y a un pilier que Fred place au centre : la proprioception, cette capacité du corps à se situer et à sentir ses articulations dans l'espace. C'est, selon lui, l'axe central de toute mobilité qui dure, et c'est justement celui qu'on tient pour acquis le plus facilement.
Après une immobilisation ou une opération, le « matching » proprioceptif d'une articulation est, dans ses mots, « le bordel ». L'articulation ne se reconnaît plus. La personne, dit Fred, est limitée parce que « il ne reconnaît pas son genou, il ne sait pas ce qui se passe, il n'arrive pas à reconnaître les angulations ». Tout ce qu'il y a autour, le musculaire compris, est désorganisé. Il faut alors retravailler méthodiquement les propriocepteurs, les mécanorécepteurs et les fuseaux. Si ce travail n'a pas été fait en amont, ce sont précisément ces points-là sur lesquels il faut appuyer, sinon le reste ne tiendra pas.
Fred a un agacement précis envers le contenu réseaux sur le sujet. Tout le monde répète qu'il faut « faire de la bonne proprio », mais presque personne ne dit comment. Et la proprioception se résume rarement à jouer sur un support instable en attendant de voir ce qui se passe. Cette image-là, très répandue, passe à côté du sujet.
La méthode réelle est moins photogénique mais plus solide. Tu prends un ouvrage de neuro, tu regardes le rôle de chaque propriocepteur, et tu isoles la façon de le travailler. « C'est aussi bête que ça », dit Fred, et c'est exactement ce que lui et son équipe ont fait. Il rappelle au passage que cet apprentissage a coûté cher : beaucoup de temps, beaucoup d'argent, des centaines d'heures. Ce qui explique aussi pourquoi tout n'est pas donné gratuitement en story.
Et il pousse vers l'individualisation, parce que tout le monde ne répond pas pareil. Le chaud et le froid font partie de la proprioception. La pression aussi, les massages aussi. Il existe quantité de manières d'entrer dans le système proprioceptif, et toutes ne conviennent pas à tout le monde. D'où la nécessité de tester ce qui est positif chez la personne en face, pour ensuite gagner en amplitude, puis, encore une fois, contrôler cette amplitude et la mettre en force. Un mot fourre-tout comme « proprioception » recouvre en réalité toute une méthodologie de travail, impossible à boucler dans un seul post.
La dernière nuance de Fred est la plus importante contre les recettes décontextualisées. Gagner de l'amplitude n'est pas toujours bénéfique, et il faut systématiquement passer par ce qu'il appelle la balance bénéfice / risque, autrement dit la iatrogénie : le risque de faire du mal en voulant faire du bien.
Le raisonnement est concret. Avant d'ouvrir une amplitude de force, tu dois te demander si c'est bénéfique ou dangereux pour cette personne précise. Premier cas : peut-être que c'était le système nerveux lui-même qui ne te laissait pas y aller. Si tu forces le passage, le système nerveux derrière peut ne pas aimer, et tu déclenches une sensibilisation, exactement l'inverse de l'effet recherché. Deuxième cas : tu gagnes l'amplitude grâce au levier vestibulaire, mais les tissus, eux, n'ont pas été préparés. Si l'articulation n'avait plus accès à cette amplitude depuis cinq ans, les tissus ne sont tout simplement pas prêts à l'encaisser.
Et même quand tout semble sous contrôle, Fred doute qu'on maîtrise réellement tout. Une foule de variables modifie la proprioception. Un test sur une boucle réflexe peut changer si la personne bouge simplement les yeux. Le système nerveux central est lui aussi sensible au contexte : un athlète qui s'est engueulé avec sa copine la veille arrive avec un SNC sous stress, et ce seul facteur peut fausser les tests. La posture honnête, c'est de maîtriser ce qu'on peut, puis d'accepter une part de test-erreur.
De là découle son idée qu'il n'existe pas une bonne réponse, mais souvent plusieurs. Pour un même individu, plusieurs angles d'approche peuvent fonctionner, et certains se bonifient et se maintiennent mieux dans le temps que d'autres. C'est pourquoi juger un confrère sur un seul post mène à l'erreur : la personne qu'on voit travaille peut-être avec un très bon répondeur sur sa méthode, et une autre approche marcherait tout aussi bien sur la même personne.
Fred résume tout ça par ce qu'il nomme la modélisation systémique. En tant que prépa physique, il a cherché, face à des problématiques données, à des moments et des objectifs précis, les solutions disponibles, l'objectif n'étant pas d'aller plus vite mais d'être efficace pour la personne en face. Tu pars d'une base, tu y ajoutes des outils, et au final tu construis une sorte d'araignée : tu choisis l'outil quand tu en as besoin, sans jamais oublier la base. Pour Fred, cette base, c'est la prépa physique.
Une dernière chose, qu'il tient à rappeler aux auditeurs. Ce qu'on voit sur les réseaux reste un contenu gratuit, décontextualisé, où chacun ne montre que ce qu'il veut montrer. Avant de juger le travail de quelqu'un, mieux vaut lui écrire un message pour comprendre ce qu'il fait derrière. Juger trop vite, sur un seul extrait, c'est passer à côté du contexte, qui fait tout. Pour qui veut creuser sa démarche, Fred Causse partage son travail sur la page Gallia Physio et sur son site proxeo-consulting.fr, où il publie progressivement ses formations en ligne.
La mobilité active, c'est la capacité à produire de la force sur la plus grande amplitude possible. Tu n'es plus seulement capable d'atteindre une position, tu es capable d'y être actif, d'y contracter et d'y agir. Fred propose aussi une lecture complémentaire : la capacité du cerveau à capter assez de signaux pour produire la force attendue dans cette amplitude.
La version « douce », ou passive, correspond à la souplesse : atteindre une amplitude sans avoir à produire d'effort pour y aller. La version active ajoute la force et le contrôle dans cette même amplitude. Les deux comptent : le passif donne l'accès, l'actif entretient les processus nerveux qui permettent de conserver ce passif dans le temps.
La souplesse correspond au volet passif : jusqu'où ton articulation va quand on l'emmène. La mobilité, au sens actif, mesure ce que tu contrôles réellement dans cette amplitude. Le bon repère, c'est le gap entre les deux : l'écart entre l'amplitude atteinte en passif et celle maîtrisée en actif te dit où se situe le vrai travail.
En partie, oui. Certaines portes d'accès, comme le levier vestibulaire, font gagner très vite en amplitude, mais ce gain ne tient pas seul. C'est la production de force qui stabilise la nouvelle amplitude, la rend utilisable et la maintient dans le temps. Tu gagnes d'abord, puis tu mets en force pour contrôler.
Oui, à condition de préparer les amplitudes à risque et de gérer la balance bénéfice / risque. Forcer une amplitude peut se retourner contre toi : si c'était le système nerveux qui bloquait, l'ouvrir de force peut le sensibiliser ; si les tissus n'ont pas vu cette amplitude depuis des années, ils ne sont pas prêts. Le travail collaboratif kiné / prépa physique est, pour Fred, la condition d'une performance qui dure sans casse.
Pas automatiquement. Un gain rapide n'est pas un gain acquis. Le maintien demande de la force pour contrôler l'amplitude, un vrai travail de proprioception, et de l'individualisation, parce qu'il existe souvent plusieurs bonnes réponses pour une même personne. C'est aussi pour ça que Fred insiste sur le fait de traiter honnêtement les espérances dès le départ.
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