Un gamin de 13 ans au pôle espoir, des changements de direction qui claquent à droite et coincent à gauche, un préparateur de la Fédération française de tennis au bout de ses protocoles classiques. La piste gagnante se cachait ailleurs que dans le pied : dans ce que le joueur ne voyait pas, en bas à gauche de son champ visuel. Voilà comment l'entraînement neuro est entré dans le tennis de Philippe Willeme, par un problème de terrain impossible à dénouer autrement.
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Un gamin de 13 ans au pôle espoir, des changements de direction qui claquent à droite et coincent à gauche, un préparateur de la Fédération française de tennis au bout de ses protocoles classiques. La piste gagnante se cachait ailleurs que dans le pied : dans ce que le joueur ne voyait pas, en bas à gauche de son champ visuel. Voilà comment l'entraînement neuro est entré dans le tennis de Philippe Willeme, par un problème de terrain impossible à dénouer autrement.
Philippe bosse avec des jeunes de 6 à 16 ans, garçons et filles. Avant le tennis, il a un passé de rugbyman et douze ans d'entraînement au compteur, des moins de 12 ans jusqu'aux seniors. Bref, un prépa qui maîtrise son métier et ses outils.
Le cas du joueur de 13 ans le met quand même dos au mur. Tout le côté gauche pose problème, le pied gauche en particulier : impossible pour lui d'appréhender la pose du pied. Contrer, lancer une course, repartir sur un changement de direction. À droite, du très bon. À gauche, beaucoup moins, chrono en main. Et personne ne sait d'où ça sort.
Philippe enchaîne les protocoles physiques. Travail de pied, travail de cheville, travail spécifique : il y passe tout. Il arrive au bout de ce qu'il sait faire, la progression ne vient pas. C'est là qu'il tombe sur un teasing, va voir ce que c'est, et découvre la neuro. Ce joueur devient son premier vrai sujet de travail. Le déclic ne sort pas d'une théorie séduisante, il sort d'un problème concret qui résiste.
Philippe tâtonne. Il empile les routines, et à un moment quelque chose se modifie visuellement chez le joueur : sa pose de pied devient nettement plus juste. Le joueur, lui, est incapable de dire pourquoi. En reprenant les choses à froid, l'élément déclencheur saute aux yeux : une routine oculaire.
Le détail qui éclaire tout le mécanisme. Dans son cadran bas à gauche, en fixation, le joueur ne voyait rien. Son regard saccadait, il décrochait au bout de trois secondes. Une zone aveugle, en bas à gauche, exactement le côté où le jeu de jambes coinçait. En ciblant le travail oculaire sur cette zone, le joueur prend conscience de quelque chose et appréhende mieux ses poses de pied.
Philippe reste droit sur l'ampleur du résultat : pas de miracle, pas de champion sorti du chapeau. Mais un changement net, observable. Avant, il avait le sentiment que le joueur « freezait », qu'il se figeait pile au moment d'agir. Maintenant, le joueur y va. Il s'engage dans le changement de direction et contre-pousse pour de vrai, à droite comme à gauche.
Le mot qui compte, c'est l'engagement. Un appui de tennis efficace, ça demande de poser le pied et de contre-pousser dans la foulée pour repartir. Quand le système visuel ne nourrit pas correctement le côté gauche, le corps hésite. Il se met en retrait, il se fige une fraction de seconde. Sur un changement de direction, cette fraction de seconde coûte le point.
En débloquant la perception dans le cadran aveugle, le joueur retrouve la confiance d'aller sur cet appui. Le pied est resté le même, la cheville aussi. Ce qui bouge, c'est l'information que le système nerveux reçoit avant de décider d'y aller. Le jeu de jambes suit derrière.
L'exemple le plus parlant, c'est une glissade. Un joueur bloque sa glissade latérale à gauche. Au-delà de la technique du geste, le vrai souci est ailleurs : il n'engage pas son pied. Au lieu de glisser pied à plat et d'engager tout de suite l'avant-pied, il bloque. Il lutte du début à la fin, et le geste devient limite dangereux.
Philippe le constate vite : l'apprentissage technique ne passe pas. Le joueur ne comprend pas, il a du mal à vraiment y aller. Alors il tente autre chose. Il part sur du RVO, le réflexe vestibulo-oculaire, ce réflexe qui stabilise le regard quand la tête bouge, travaillé ici sur le cadran centre et bas gauche.
La séquence est simple, et elle tient dans une mécanique précise. Quatre séries. À chaque série, dix secondes de RVO sur le cadran ciblé, puis quatre glissades. Philippe pose deux balles comme repères, fait travailler le regard dix secondes, puis lâche juste : « maintenant tu glisses. » Jamais un mot sur la technique de la glissade. Dès la première série, le joueur ose un peu plus. Série après série, il progresse. Parti d'une sensation de blocage total (« je n'y vais pas, je ne peux pas y aller »), il finit par y aller et dérouler, plutôt proprement. L'anecdote qui dit tout : les entraîneurs derrière commentent « il a bien glissé à gauche », persuadés qu'on avait bossé la technique. Le geste s'est débloqué sans qu'on parle du geste.
Au début, Philippe n'est pas encore en lien avec un orthoptiste. Il fait des protocoles appris très simples, répétés deux fois par jour, trois à quatre minutes pas plus. C'est court, c'est régulier, et ces deux conditions pèsent plus lourd que la durée.
À mesure qu'il pige comment glisser la neuro dans des situations précises, il bascule en mode jeu. Il distingue plusieurs types de suivi : sur le pôle espoir, deux suivis ; et un troisième, en privé, avec des jeunes, où il travaille la réintégration de réflexes archaïques et les problématiques propres à l'enfant. Sa boîte à outils mélange protocoles vestibulaires, oculaires et proprioceptifs, chacun orienté selon le besoin. Pour les enfants qu'il voit moins souvent, il mise sur le jeu, des protocoles d'échauffement orientés mobilité (retournements en tête de liste) et beaucoup de jeux de balles, du vestibulaire dans tous les sens.
C'est la nuance la plus forte de l'épisode, et elle prend à rebours le réflexe (sans jeu de mots) de tout vouloir réintégrer. Le cas : un jeune chez qui Philippe détecte un réflexe tonique asymétrique du cou. Ce réflexe touche à la coordination. Le corps a une ligne médiane, et il est censé pouvoir la franchir pour réaliser des mouvements controlatéraux, ceux qui croisent l'axe du corps.
Chez ce joueur, sur le coup droit, aucun souci : le mouvement de rotation fait qu'il n'a pas besoin de franchir la ligne médiane. Sur le revers, autre histoire. Il n'arrive pas à passer sa ligne médiane et se bloque au milieu du geste. Sauf que ce blocage le rend très performant. À ce moment-là, son système moteur le rend redoutablement efficace, et ça lui convient.
La décision de Philippe se construit à trois voix. Le joueur ne voit pas l'intérêt de toucher à son geste, il est bien comme ça. Les collègues estiment que ce n'est pas le moment, le joueur a besoin de performer et il performe ainsi. Et Philippe sait que modifier une habileté technique ou un schéma moteur ancré demande un temps fou, donc à éviter sous pression temporelle. Verdict : on ne réintègre pas. Peut-être plus tard.
La règle qu'il en tire est limpide. Réintégrer un réflexe doit répondre à une problématique de performance. Dans le sport spécifique comme dans la vie de tous les jours : si une personne est gênée sur un mouvement et en a besoin, on regarde si un réflexe bloque, et si oui on y va. Sinon, la réintégration attend son tour.
Faire accepter la neuro aux collègues, ce n'est pas gagné d'avance. L'approche reste neuve, et on a tendance à rester campé dans ses dogmes, par manque de compréhension ou d'info plus que par mauvaise volonté. La manière dont Philippe l'amène vaut la peine d'être regardée.
Son discours tient en une phrase : la neuro, au même titre que la préparation physique ou la préparation mentale, est un outil au service de la performance. Elle peut débloquer des choses. Parfois ça marche, parfois non. On teste, on observe ce qui se passe. Il range d'ailleurs les préférences motrices sur le même plan : un autre filtre d'analyse, tout aussi valable, qu'il n'utilise pas lui-même parce qu'il considère la motricité comme un simple état du système nerveux central à un instant T. Plusieurs grilles de lecture, complémentaires plutôt que rivales.
Au fond, c'est une conduite du changement. Au départ on confronte les approches, on a ses certitudes, on penche d'un côté. Puis on se demande pourquoi ne pas creuser ailleurs, parce que ça peut être une solution complémentaire. Philippe convainc en montrant : « regarde, ça ne bouge pas, on va tester autre chose, on va te donner plus de flexion, plus d'extension. » L'effet « baguette magique » fait partie du jeu, c'est une manière de communiquer. Le principe de fond reste sobre : si ce qu'on fait ne prend pas, garder l'ouverture d'esprit de descendre plus bas, à la base de la pyramide, et voir ce qui se passe. Pas de recette toute faite. On cherche, et c'est précisément ce qui rend l'entraînement stimulant.
Philippe regarde la motricité des jeunes évoluer, et son constat est sans appel. Les générations qui ont pris le Covid de plein fouet, les enfants qui ont aujourd'hui 9, 10, 11 ans, étaient en plein âge d'or des apprentissages au moment des confinements. En détection, les collègues faisaient tous la même remarque : ces gamins n'ont pas eu accès à ce que les générations d'avant avaient. Jouer dehors, se prendre des gamelles au foot avec les copains, faire de la balançoire, rouler dans la boue. Résultat, une vraie déperdition de la motricité de base. On leur demandait de courir et on voyait des trucs dingues, des asymétries, des pertes de coordination parfois totales.
La bonne nouvelle : depuis deux ans, les plus jeunes redeviennent un peu plus moteurs. Sur les petits qu'il entraîne en ce moment (nés en 2015, 2016, 2017, entre 5 et 8 ans), Philippe consacre la première demi-heure à des parcours de motricité : ramper, quatre pattes, retournements, courir, sauter, rouler. Sur le ramper et le quatre pattes, il repère des écarts importants. Sur cinq enfants, quatre maîtrisent ; chez les deux autres, l'un n'utilise pas ses mains, l'autre pas ses pieds. En quatre semaines, il observe déjà de petites évolutions. Renforcer les patterns de base par le jeu, c'est de l'éducation motrice qui paie.
D'où son astuce de fin, simple et directement actionnable. Mettre ces parcours de motricité en échauffement. Les gamins débarquent à 13h30, 14h, encore tout excités de l'école. Le parcours sert à les recentrer sur la séance et à les calmer, tout en bossant à leur insu les petites choses, le gros orteil et les patterns de base. Double bénéfice sur un seul créneau. Philippe précise qu'il en fait lui-même tous les jours, parce qu'il adore ça et que ça fait du bien.
Dans l'épisode, Philippe en donne une définition de travail. Un outil au service de la performance, au même titre que la préparation physique ou mentale, qui mobilise le visuel, le vestibulaire, le proprioceptif et les réflexes. Il agit sur l'état du système nerveux à un instant T : en travaillant cet état (via le regard ou l'équilibre, par exemple), on cherche à obtenir un comportement moteur différent.
Parce qu'elle débloque des choses que la préparation physique classique laisse coincées. Les exemples de Philippe sont précis : une pose de pied qui devient plus juste, un changement de direction côté gauche qui s'engage enfin, une glissade latérale qui passe. À chaque fois, le travail de pied et de cheville avait été épuisé sans résultat, et l'entrée par le système visuel ou vestibulaire a fait bouger les choses.
Par des protocoles courts et répétés. Au départ, des routines oculaires très simples, deux fois par jour, trois à quatre minutes. Ensuite, des séquences ciblées : quatre séries de dix secondes de RVO sur un cadran précis suivies de quatre glissades, sans jamais parler technique. Puis une intégration sous forme de jeu, avec des balles, et en échauffement.
L'astuce concrète de Philippe : placer des parcours de motricité en échauffement (ramper, quatre pattes, retournements, sauts), ce qui recentre et calme les jeunes tout en travaillant des patterns de base sans qu'ils le perçoivent. Le principe qui guide tout le reste : on teste, on garde ce qui débloque, et ça doit servir une problématique de performance réelle. Si ce qu'on fait ne prend pas, on descend à la base de la pyramide et on essaie une autre porte d'entrée.
Cinq phrases reviennent tous les jours sur le terrain, elles sonnent rigoureuses et bienveillantes, et pourtant les sciences contemporaines de l'apprentissage moteur les démontent une par une depuis 60 ans. Un seul chiffre suffit à mesurer le décalage : un bébé qui apprend à marcher chute dix-sept fois par heure, et c'est précisément ce taux qui fabrique sa vitesse d'apprentissage stupéfiante. Et si ce qu'on fait pour aider, sécuriser, corriger, répéter, expliquer, était exactement ce qui bloque la progression de nos athlètes ?
L'activité physique change la donne pour le TDAH de l'enfant. Adrien Chartier, préparateur physique depuis plus de vingt ans et cofondateur de Labo RNP, le résume en une phrase : on envoie nos enfants deux heures aux devoirs et trente minutes de sport le mercredi, il faudrait faire l'inverse. Voici le mécanisme neurologique, comment juger les approches selon leur niveau de preuve, et un plan progressif sur douze semaines à lancer dès demain.
L'hyperactivité motrice de l'enfant est d'abord un signal. Quand un enfant bouge sans arrêt, son système nerveux cherche le plus souvent à se réguler, à se stimuler ou à évacuer une tension. Comprendre ce que ce mouvement résout change tout ce qu'on va lui proposer.