L'entraînement grossesse et postpartum reste un angle mort de la formation des coachs, et une sportive enceinte se retrouve vite seule face aux injonctions. Virginie Clisson Pouzet, master prépa physique et posturologue passée par le labo RNP, pose une règle claire : accompagner une sportive enceinte n'a rien à voir avec accompagner une sédentaire. Voici ce qu'une sportive, et son coach, doivent savoir.
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L'entraînement grossesse et postpartum reste un angle mort de la formation des coachs, et une sportive enceinte se retrouve vite seule face aux injonctions. Virginie Clisson Pouzet, master prépa physique et posturologue passée par le labo RNP, pose une règle claire : accompagner une sportive enceinte n'a rien à voir avec accompagner une sédentaire. Voici ce qu'une sportive, et son coach, doivent savoir.
Virginie Clisson Pouzet a cinq ans d'études derrière elle. Un master prépa physique et athlétisation en STAPS, un diplôme de posturologie passé chez Bernard Bricot, du terrain au labo RNP. Et puis elle tombe enceinte de son premier enfant, et là, les mains vides. Elle pousse la porte des salles pour se faire driver. Les coachs, démunis : « Allez Vivi, tu te débrouilles, on te fait confiance. » Autour d'elle, la rengaine que se prennent toutes les sportives enceintes : « Qu'est-ce que tu fais, c'est n'importe quoi, tu vas faire une fausse couche. » Elle a entendu pire. Des propos qu'elle qualifie de dégueulasses.
Ce trou dans la formation, plus la bulle protectrice qui culpabilise, voilà ce que l'épisode vient combler. La question d'ouverture est toute simple : une sportive doit-elle vraiment mettre sa vie et son corps entre parenthèses pendant un an ? Virginie répond net, et elle tient son fil du début à la fin. Accompagner une sportive enceinte n'a rien à voir avec accompagner une sédentaire, et la surprotection ambiante prive les femmes d'une vraie préparation.
Tout part de la formation. Virginie le dit sans détour : en STAPS comme en BPJEPS, l'entraînement de la sportive pendant la grossesse et le postpartum, ça ne se traite pas. Les coachs ne sont donc pas formés. Une sportive enceinte débarque dans leur salle, ils ne savent pas quoi en faire. Elle l'a vécu trois fois, une par grossesse, obligée de s'entraîner seule et de chercher elle-même ce qu'elle pouvait faire.
Par-dessus ce vide se pose une couche culturelle lourde. Virginie parle d'une vieille image, bien antérieure à notre siècle : la femme dont le rôle se résumerait à enfanter et à assurer les générations qui viennent. Alors dès qu'une femme enceinte bouge, on la montre du doigt. Cette bulle protectrice, elle la dit malsaine, parce qu'au lieu d'aider, elle culpabilise.
Le cœur du sujet est là. Les objectifs d'une sportive et d'une sédentaire divergent, donc la prise en charge doit diverger aussi. Virginie trouve aberrant qu'on colle systématiquement la sportive sur le même modèle que la sédentaire. Une sportive arrive avec un passé d'entraînement, des compétitions à reprendre, parfois des médailles à aller chercher. Lui servir le protocole de quelqu'un qui n'a jamais bougé, c'est laisser de côté tout ce qu'elle aurait à retravailler, sa biomécanique comme sa musculature.
S'entraîner enceinte, c'est préparer l'accouchement et le postpartum, et ce chantier s'ouvre dès les premiers jours de grossesse. Les bénéfices ne restent pas chez la mère. Ils filent directement au bébé.
Le mécanisme est concret. La maman bouge, l'enfant bouge avec elle. La maman s'entraîne, elle sécrète des hormones qui passent à l'enfant. Virginie pointe en particulier une hormone produite à l'effort, que l'enfant va capter et dont il aura besoin le jour de l'accouchement. Le mouvement de la mère arrose donc le bébé de bonnes choses, utiles pour son développement plus tard, utiles pour le moment de la naissance.
Il y a aussi un effet direct sur son cerveau. Le premier système qui se développe in utero, c'est le vestibulaire, celui de l'équilibre. Et ce système se stimule par le mouvement. Quand la maman bouge, elle stimule le vestibulaire de son enfant, et à travers lui, son cerveau. Les deux camps gagnent en même temps, la mère et le bébé.
Au bout du compte, une grossesse qui a plus de chances de bien se passer, un enfant qui se développe bien, un accouchement mieux préparé. Pour Virginie, il y a tant de raisons de s'entraîner enceinte et si peu de s'en abstenir que la conclusion tombe toute seule : il faut le faire.
On l'entend partout : surtout pas de sport les trois premiers mois, sinon le fœtus se décolle. Virginie tranche, c'est un mythe, la plus grosse arnaque du siècle. Elle parle ici de la grossesse saine, pas des grossesses à complications.
Le raisonnement tient au mécanisme. Les fausses couches sont hormonales, pas physiques. Le corps est intelligent : un embryon détecté comme non viable est rejeté naturellement par l'organisme. Aller courir ou s'entraîner pendant ces trois premiers mois ne crée jamais le problème. Virginie s'appuie sur ses échanges avec des gynécos : aucun lien de cause à effet entre entraînement et fausse couche, et c'est prouvé scientifiquement.
Concrètement, une femme peut faire une séance de CrossFit® enceinte et soulever des barres lourdes. Elle peut faire un arraché. Elle n'accouchera pas pour autant, et elle ne provoquera pas de fausse couche. Virginie insiste, parce que les croyances populaires dictent une foule de mauvais comportements, et qu'il faut remettre l'église au milieu du village.
Le bon sens reste de mise. Virginie pose deux limites claires : pas de plongée à des dizaines de mètres sous la surface, pas d'ascension type Mont Blanc en haute altitude. Voilà les extrêmes à écarter. Une nuance compte aussi côté terrain : pathologie, problème au niveau de l'utérus, c'est une autre histoire. Pour la femme saine, en revanche, l'entraînement intense reste accessible tant qu'on évite ces situations limites.
Sur neuf mois, une foule de modifications physiologiques et biomécaniques se mettent en place. Les ignorer, c'est laisser le corps se déséquilibrer tout seul, sans accompagnement.
Plusieurs chantiers s'ouvrent en même temps. Rééquilibrer la posture. Retravailler l'équilibre et la proprioception, autrement dit la perception qu'on a de la position de son corps dans l'espace, complètement chamboulée par la grossesse. Le système vestibulaire, celui de l'équilibre, se retrouve perturbé lui aussi. Ces systèmes pilotent ta stabilité au quotidien, et la grossesse les déstabilise au fil des semaines, à mesure que le corps se transforme.
Le bouleversement ne s'arrête pas à l'accouchement, loin de là. Du jour au lendemain, le ventre disparaît. Le système sensoriel, habitué à ce volume et à ce poids à l'avant, se retrouve à nouveau complètement chamboulé. Il faut revenir le stimuler pour qu'il se recalibre sur ce corps neuf. Cette double bascule, à l'aller pendant la grossesse, au retour après l'accouchement, dit bien pourquoi le travail de l'équilibre et de la proprioception ne peut pas attendre.
C'est ici que Virginie place ce qu'elle appelle le gainage intelligent, ou gainage fonctionnel. Elle en met énormément pendant la grossesse, parce que les bénéfices sont concrets.
Premier rôle : soutenir le bébé. Le transverse, le muscle profond de la sangle abdominale, doit pouvoir tenir le ventre assez haut. S'il est sous-actif, le ventre tombe vers le bas, ce qui antériorise davantage le bassin et fait grimper la douleur lombaire. Travailler ce gainage, c'est donc de la prévention directe des douleurs sacro-lombaires, l'un des problèmes les plus fréquents de la grossesse.
Deuxième rôle : il regarde déjà vers l'après. Pendant la grossesse, les grands droits, ces fameuses tablettes de chocolat, s'écartent naturellement pour laisser le ventre grossir. Cet écartement porte un nom, le diastasis. Faire du gainage intelligent dès la grossesse améliore la récupération de ce diastasis en postpartum et redonne de la fonctionnalité à la sangle abdominale. Donc oui, on peut et on doit travailler ses abdominaux enceinte, à condition de viser le bon muscle et la bonne fonction.
La logique d'ensemble tient en un mot, l'anticipation. Bien gainer dès la grossesse, c'est vivre une bonne grossesse, préparer l'accouchement et préparer le retour postpartum d'un seul geste. Tout ça se pense bien en amont, pas une fois le problème installé.
Virginie raconte la scène. Elle sort de la maternité, la kiné fait sa visite habituelle et lui annonce une reprise du sport dans trois mois. Réaction immédiate : attendre trois mois, hors de question.
Son argument tient au quotidien le plus terre à terre. Elle ne va pas attendre trois mois avant de porter sa fille. Elle accouche, elle doit la porter, donc elle a un poids dans les bras dès le premier jour. Si elle n'est pas entraînée à porter ce poids, si elle ne maîtrise ni son diaphragme ni son périnée, elle crée des pressions qui s'exercent vers le bas et viennent fragiliser le périnée. La reprise précoce relève de la protection, pas du caprice de performance.
Reprendre, oui, mais pas n'importe comment. La formule de Virginie est volontairement provoc' : on peut très bien accoucher à 8h et faire sa première séance à 18h. Sauf que cette première séance, c'est du travail respiratoire. La première semaine devrait y passer entière, sur la mécanique respiratoire. Le diaphragme est resté comprimé en position haute pendant des mois, et d'un coup il retrouve sa liberté de mouvement : il faut le remaîtriser, lui redonner du contrôle neuromusculaire. Le périnée se retravaille en parallèle. Ensuite, et seulement ensuite, on ajoute des exercices, progressivement. Personne ne sort de l'accouchement pour enchaîner des overhead squats, ça reste une question de bon sens.
Il y a un enjeu de fond derrière cette précocité. Une sportive a des objectifs, reprendre les compétitions, retrouver ses médailles. Laisser faire la nature toute seule, ça prend des mois, et le travail risque même d'être bâclé, parce que la grossesse a laissé des perturbations biomécaniques, physiologiques, jusqu'au niveau neurologique. Virginie résume par une comparaison que tout sportif comprend : on sait à quel point couper trop longtemps fait perdre ses acquis. Elle a mis des années à atteindre 90 kg à l'épaulé-jeté. La grossesse n'efface pas ce travail, et la femme n'a aucune raison de mettre sa vie en croix pendant un an, ses neuf mois de grossesse plus trois mois de postpartum. Elle a besoin d'y mettre sa patte pour aider la nature à mieux remoduler son corps et son cerveau.
Pour rebrancher la connexion cerveau-muscle, Virginie s'appuie sur le concept Original Strength de Tim Anderson. Elle l'applique dès la grossesse : à partir du troisième trimestre, ses routines d'échauffement deviennent des routines orientées Original Strength, centrées sur la motricité primaire pour travailler les voies neurologiques. En postpartum, elle envoie ces séances à fond en warm-up.
L'intérêt est précis. Après l'accouchement, le ventre n'a plus ce bébé, la sensation à ce niveau a changé, et il y a des reconnexions à faire pour se réhabituer à une nouvelle biomécanique. Refaire la connexion cerveau-muscle devient alors ultra important, et ce travail neuromusculaire paie autant pendant la grossesse qu'après.
Côté pratique, c'est accessible : des routines très simples, cinq minutes par jour. Cinq étapes, la respiration, le contrôle de tête, le balancement, le retournement et les mouvements croisés. La base de la motricité, celle qu'on traverse bébé, et qui vient aussi stimuler les voies des réflexes archaïques.
L'accouchement déborde d'émotion, au point que Virginie le qualifie de presque traumatisant entre guillemets. La femme passe de femme à maman, et le changement psychologique est énorme : « Je ne vis plus pour moi, je vis pour mon enfant. » Une angoisse permanente s'installe, parce que l'enfant, c'est sa chair.
Le basculement touche aussi le système nerveux. Les réflexes archaïques siègent dans le tronc cérébral et soutiennent la production de plusieurs hormones, autant les réponses de type fight or flight que des réponses énergiques. Comme les hormones valsent chez la femme enceinte, ces réflexes se trouvent perturbés : certains ressurgissent, d'autres devront être réintégrés. Virginie le reconnaît honnêtement, elle n'a pas encore eu de prise en charge assez longue pour suivre l'évolution du système nerveux avant, pendant et après une grossesse. Mais elle met en place des bilans posturaux pendant la grossesse et en postpartum, et le sujet la passionne, elle aimerait le suivre mois par mois.
Vient ensuite la réalité brutale du corps. Pendant la grossesse, la femme est choyée. Une fois qu'elle accouche, on l'oublie, toute l'attention bascule vers le bébé. Virginie l'a vécu comme sportive et femme musclée : malgré un entraînement suivi toute la grossesse, elle s'est retrouvée, selon ses mots, avec plus rien après l'accouchement. Le corps a changé, le ressenti à l'effort change, on a l'impression que ses muscles sont restés sur la table d'accouchement et qu'on repart de zéro. C'est hormonal, et il faut s'y préparer parce que c'est normal. À ce rejet ressenti s'ajoutent le baby blues, plus ou moins marqué selon les femmes, et la possibilité d'une dépression postpartum.
D'où la logique du pack bébé-maman. Le développement du bébé devient presque d'office la priorité des parents, mais la femme a besoin d'attention elle aussi, et il faut continuer à penser à soi. La raison est même biologique : le bébé est une éponge émotionnelle, il capte les émotions de sa mère. Des parents heureux font un bébé heureux. Les premiers mois, l'enfant n'a comme valeur que celle de ses parents, et grâce aux neurones miroir il apprend par imitation, jusqu'à marcher en reproduisant ce qu'il voit. Pour ça, il faut des parents bien dans leur peau, leur corps et leur tête. Voilà pourquoi Virginie insiste sur une prise en charge globale : il n'y a pas que le physique ou l'esthétique, il y a trois sphères à tenir ensemble, cognitive, émotionnelle et motrice. Plus on prend la personne dans sa globalité, meilleurs sont les résultats.
Parce que le bénéfice est double. Quand la maman bouge, elle sécrète des hormones transmises à l'enfant, dont une dont il aura besoin le jour de l'accouchement. Le mouvement stimule aussi le système vestibulaire du bébé, le premier système qui se développe in utero, et participe ainsi au développement de son cerveau. Pour la mère, ça augmente les chances d'une grossesse qui se passe bien et d'un accouchement mieux préparé.
Une nécessité, et dès les premiers jours de grossesse. Pour Virginie, s'entraîner enceinte fait partie de la préparation à l'accouchement et au postpartum. Il y a tant de raisons de le faire et si peu de s'en abstenir que la question est vite tranchée.
Sur une grossesse saine, non, pas du fait de l'entraînement. Les fausses couches sont hormonales et non physiques : un embryon détecté comme non viable, le corps le rejette naturellement. Il n'existe aucun lien de cause à effet prouvé entre entraînement et fausse couche. La réserve concerne les grossesses pathologiques, par exemple un problème au niveau de l'utérus, qui relèvent d'un autre cadre.
On peut faire une séance de CrossFit® enceinte et soulever des barres lourdes. Faire un arraché ne déclenche ni accouchement ni fausse couche. Les seules limites tiennent au bon sens : éviter les extrêmes comme la plongée à des dizaines de mètres ou la haute altitude.
Pas trois mois d'attente. La première séance peut avoir lieu le jour même, mais elle est consacrée au travail respiratoire, et la première semaine entière devrait l'être. On reprend le contrôle neuromusculaire du diaphragme, longtemps comprimé, on retravaille le périnée, puis on ajoute des exercices progressivement. La raison est concrète : il faut être capable de porter son bébé sans fragiliser son périnée.
Oui, avec du gainage intelligent. Le transverse soutient le bébé en tenant le ventre haut, ce qui prévient l'antériorisation du bassin et les douleurs lombaires. Travaillé dès la grossesse, ce gainage améliore aussi la récupération du diastasis, l'écartement naturel des grands droits, et aide à redonner de la fonctionnalité à la sangle abdominale en postpartum.
Cinq phrases reviennent tous les jours sur le terrain, elles sonnent rigoureuses et bienveillantes, et pourtant les sciences contemporaines de l'apprentissage moteur les démontent une par une depuis 60 ans. Un seul chiffre suffit à mesurer le décalage : un bébé qui apprend à marcher chute dix-sept fois par heure, et c'est précisément ce taux qui fabrique sa vitesse d'apprentissage stupéfiante. Et si ce qu'on fait pour aider, sécuriser, corriger, répéter, expliquer, était exactement ce qui bloque la progression de nos athlètes ?
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