Un sportif progresse à l'entraînement, gagne en vitesse, pousse plus lourd au squat. Et sur le terrain, plat, exactement le même joueur. Tout se joue sur le transfert apprentissage moteur sport : ce qui décide qu'un exercice se retrouve, ou non, dans le geste de compétition.
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Un sportif progresse à l'entraînement, gagne en vitesse, pousse plus lourd au squat. Et sur le terrain, plat, exactement le même joueur. Tout se joue sur le transfert apprentissage moteur sport : ce qui décide qu'un exercice se retrouve, ou non, dans le geste de compétition.
Posons le mot proprement, parce que tout l'épisode tourne autour de lui. Le transfert répond à une seule question : comment faire en sorte que ce que tu proposes à l'entraînement, sous forme d'exercice, amène une amélioration de performance sur le terrain ?
Dit comme ça, ça paraît évident. Et c'est exactement là que la plupart des raisonnements s'arrêtent trop tôt. On suppose qu'un exercice qui développe une qualité physique va mécaniquement se traduire en performance. Romain le dit sans détour dans l'épisode : la réflexion est beaucoup plus profonde que ça, avec plusieurs champs à investiguer avant de pouvoir parler de transfert.
La suite démonte ce que recouvre vraiment ce mot. Pour ça, il faut commencer par regarder de quoi une compétence sportive est faite.
En anglais, on parle de skill. Concrètement, un skill, c'est un changement de direction, une passe du plat du pied, une transversale, un coup droit au tennis. Ce sont les gestes qui font la performance réelle, ceux qu'on veut voir progresser.
D'où vient cette compétence ? De deux ingrédients qui s'imbriquent.
Le premier, ce sont les affordances. Le terme fait technique, alors déballons-le : les affordances, ce sont les informations disponibles autour de toi. Tout ce que ton environnement te donne à percevoir et sur quoi tu peux agir à l'instant où tu joues. Romain insiste là-dessus, il y en a beaucoup en même temps, d'où l'expression de « champ des affordances ».
Le second ingrédient, ce sont tes capacités d'action. Là aussi, deux choses se cachent derrière le mot : tes qualités physiques à un moment T (ta vitesse, ta force, ta stabilité telles qu'elles sont disponibles à cet instant précis), et l'optimisation de ton système nerveux. La compétence naît du couplage des deux. Pas de l'un ou de l'autre. Du couple.
La conséquence pour le transfert est directe. Si tu veux qu'un exercice se retrouve sur le terrain, tu dois assurer deux choses en même temps : que le champ des affordances soit ouvert et bien lu, et que ton système soit optimisé avec des capacités d'action bien imbriquées avec ces affordances. Travailler un côté en oubliant l'autre, c'est casser le couplage. Et casser le couplage, c'est casser le transfert.
Le RNP (réathlétisation neuroperformance, reprogrammation neuroposturale) intervient pile sur ce couplage. Son rôle, tel que Romain le pose : jouer avec la boucle sensorimotrice pour améliorer le champ des affordances, et optimiser le système nerveux du sportif en face de toi.
Prends les deux mouvements un par un. Optimiser le système nerveux, ça veut dire amener le sportif à son 100 % génétique à un moment T. On ne parle même pas encore de prépa physique ici. On parle d'aller chercher le potentiel réellement disponible, celui qui est souvent bridé sans qu'on le sache. En parallèle, élargir le champ des affordances, c'est faire en sorte que le sportif capte davantage d'informations exploitables autour de lui.
La boucle sensorimotrice relie les deux : tu perçois (les affordances), tu agis (les capacités), et le résultat de ton action modifie aussitôt ce que tu perçois. Pour vraiment comprendre, le mieux reste l'exemple que Romain déroule sur le rugby.
Imagine un rugbyman qui veut prendre l'espace, l'espace entre deux joueurs adverses.
Regarde tout ce qui compose son champ d'affordances à cet instant. Il y a l'espace lui-même, là où il veut aller. Il y a la vitesse des deux joueurs qui se rapprochent, parce que cet espace est en train de se refermer. Il y a sa propre vitesse de déplacement, le paysage qui défile devant lui. Et il y a aussi de l'information proprioceptive avec le sol : est-ce qu'il est assez dur pour me renvoyer, ou un peu plus mou ? Tout ça, c'est le champ des affordances en action.
En face, ses capacités individuelles à ce moment précis. Et elles dépendent de la fatigue. On n'a pas les mêmes capacités à la 80e minute qu'à la 10e. Quelles sont ses capacités de feeling de vitesse, de stabilité, ici, maintenant ?
La boucle se joue dans une seule estimation : avec ce que j'estime être mes capacités à un moment T, est-ce que j'ai la vitesse nécessaire pour arriver dans cet espace avant qu'il se ferme ? Si oui, je continue, je m'engage. Et parfois ça va trop vite, l'espace se ferme, cette affordance n'est plus possible. À cet instant, un nouveau champ d'affordances s'ouvre : on prend d'autres informations, on regarde le partenaire à côté, et la décision bascule. La boucle vient de tourner.
C'est ça, la boucle sensorimotrice dans la performance. Une lecture permanente où chaque action rouvre le jeu des informations disponibles.
Maintenant, reprends exactement la même scène, mais abîme un seul maillon. Tu vas voir le couple s'effondrer.
Côté perception, il faut distinguer la vision périphérique large et la vision périphérique détaillée. Suppose que notre joueur soit en vision périphérique détaillée du côté gauche, mais que celle-ci ne soit pas assez large. Il en manque juste un petit peu. Résultat : le deuxième joueur, il ne le voit pas. L'affordance existait pourtant dans la scène, mais elle n'est jamais entrée dans son champ. La décision se prend sur une information amputée.
Côté capacités internes, même logique. S'il a des manques proprioceptifs au niveau de la jambe droite, ses capacités internes ne sont pas à 100 % de son potentiel. Le champ des affordances devient moins bon, et les capacités d'action aussi. Les deux côtés du couple baissent en même temps.
Retiens bien le cadrage de Romain : à ce stade, on ne parle même pas de prépa physique. On parle juste d'optimiser un potentiel qui était déjà là, en rendant au sportif une bonne information périphérique et une bonne proprioception. Un champ d'affordances appauvri et des capacités sous le potentiel, ça suffit à expliquer pourquoi un geste ne sort pas, sans qu'il manque le moindre kilo au squat.
On arrive au moment le plus parlant de l'épisode, celui qui éclaire le paradoxe du début.
Beaucoup de sportifs travaillent en groupe à travers des jeux réduits. Quand ces jeux sont trop fermés, ils n'ouvrent pas le champ des affordances. Ils n'amènent pas le joueur à chercher de l'information nouvelle, à faire évoluer sa lecture. L'environnement reste trop contraint pour ça.
Que se passe-t-il alors ? Le sportif progresse bel et bien sur ses capacités individuelles. Il gagne en vitesse, il monte ses squats, il prend de la détente verticale. Physiquement, il est beaucoup plus fort. Et pourtant, statistiquement et sur le terrain, aucune progression au niveau des compétences, des skills.
La raison tient en une phrase : une compétence est un couple entre affordance et capacités individuelles. Tu as musclé une moitié du couple en laissant l'autre à l'arrêt. Tu as développé des capacités d'action que rien n'est venu imbriquer avec un champ d'affordances élargi. Le moteur est plus gros, mais il n'est connecté à rien sur le terrain.
C'est là que se joue le vrai sens du transfert. Il y a un moment où il faut faire le lien : ouvrir le champ des possibles, proposer des situations qui poussent le sportif à prendre plus d'informations, et brancher cette ouverture sur l'augmentation des compétences. Tant que ce lien n'est pas construit, tu obtiens exactement le sportif du paradoxe, plus fort à l'entraînement, identique en match. Ce qu'on appelle « transfert » à tort et à travers, c'est précisément ce lien qu'on a oublié de construire.
L'interlocuteur de Romain prolonge le raisonnement avec un apport central, et il pointe une erreur très répandue dès qu'on touche aux exercices neuro.
L'habitude, c'est de traiter chaque système séparément. Un problème vestibulaire, tu fais du vestibulaire. Un souci oculaire, tu fais de l'oculaire. Du proprioceptif, tu fais du proprioceptif, chacun dans son coin. Le souci, c'est que dans la vraie vie, tout fonctionne toujours en même temps. Sur le terrain, jamais un système ne travaille seul.
Il faut aussi comprendre comment le cerveau réagit, parce qu'il est tout sauf passif. Il cherche en permanence à s'adapter. Si ton système visuel est un peu limitant ou défaillant, les autres systèmes ont déjà essayé de compenser cette perte. Ils ont pris le relais à leur manière. Du coup, quand tu redonnes une bonne information visuelle, tu ne reviens pas magiquement à l'équilibre : les autres systèmes, qui s'étaient réorganisés autour du manque, doivent à nouveau s'adapter à cette information retrouvée.
D'où la conclusion. Oui, tu travailles d'abord les systèmes limitants ou limités dans la performance. Mais ensuite, tu es obligé de les faire retravailler avec tous les autres, parce que c'est comme ça qu'ils opèrent dans le réel. Réapprendre aux systèmes à fonctionner ensemble, de la bonne manière, c'est ce que les intervenants appellent « stacker ». Tu les empiles, tu les fais collaborer, et c'est cette collaboration qui te donne le meilleur résultat possible. Restaurer une information sans la réintégrer dans l'ensemble, ça laisse le travail à mi-chemin.
Tout ça ramène à une base parmi les bases : Bernstein, et sa répétition sans répétition.
L'idée, c'est de remettre tous les systèmes d'équerre et de les faire travailler ensemble, mais sans chercher à reproduire un modèle figé. Au lieu de répéter encore et encore la même forme, tu ouvres le champ des possibles. Certains parlent d'ouvrir les apprentissages moteurs, les capacités motrices : pour les intervenants, ça revient à ouvrir le champ des performances et le champ des capacités de mouvement, et les deux vont ensemble.
Cette ouverture a une condition de réussite : elle doit se faire dans un environnement non prédictif. Pas le schéma où tu refais tout le temps la même chose à la même puissance. Plutôt l'inverse, un cadre où le sportif doit rester ouvert à toutes les possibilités. Et c'est exactement là que les résultats arrivent : c'est dans le non-prédictif qu'on observe le plus de progrès, et les plus rapides. Sur le terrain comme à travers les exercices de prépa physique pure et dure.
Le réflexe courant, c'est de fonctionner sous format « modèle », un peu comme des ordinateurs qui répètent la même opération. Sauf que ce format a justement été mis en avant comme n'étant pas la manière la plus efficace d'apprendre, ni d'obtenir des progrès en tant que sportif. Construire un exercice qui transfère, au fond, ça revient à cette logique : coupler le champ des affordances aux capacités d'action, faire travailler les systèmes ensemble, et tout poser dans un environnement qui reste imprévisible.
Parce qu'il oblige le sportif à rester ouvert à toutes les possibilités au lieu de reproduire un modèle figé. C'est dans cet environnement non prédictif qu'on observe le plus de progrès, et les plus rapides, sur le terrain comme en prépa physique. Le format « modèle », où l'on répète la même chose à la même puissance comme un ordinateur, a au contraire été identifié comme une manière moins efficace d'apprendre.
Une affordance, c'est une information disponible autour du sportif, exploitable à l'instant où il joue (l'espace, la vitesse des adversaires, la dureté du sol). Comme il y en a beaucoup, on parle de champ des affordances. Les capacités d'action, ce sont ses qualités physiques à un moment T plus l'optimisation de son système nerveux. Une compétence naît du couplage des deux : un champ d'affordances bien lu, imbriqué avec des capacités d'action disponibles.
Parce qu'une compétence est un couple entre affordances et capacités individuelles, pas une qualité physique isolée. Avec des jeux réduits trop fermés qui n'ouvrent pas le champ des affordances, le sportif développe ses capacités individuelles (vitesse, squat, détente verticale) sans jamais brancher cette progression sur la lecture du jeu. Résultat : plus fort physiquement, mais aucune progression statistique en skills sur le terrain.
C'est l'idée de faire retravailler tous les systèmes ensemble sans chercher à reproduire un modèle figé. Plutôt que de répéter la même forme, on ouvre le champ des possibles, donc le champ des performances et celui des capacités de mouvement. Cette ouverture passe par un environnement non prédictif.
Tu commences par travailler le ou les systèmes limitants, oui, mais tu ne peux pas t'arrêter là. Dans la vraie vie, tous les systèmes fonctionnent en même temps, et le cerveau compense un système défaillant avec les autres. Quand tu restaures une bonne information, tu dois donc réapprendre aux systèmes à travailler ensemble, les « stacker », pour obtenir le meilleur résultat. Les garder isolés laisse le travail à mi-chemin.
C'est le lien permanent entre ce que le sportif perçoit et ce qu'il fait, où chaque action rouvre aussitôt les informations disponibles. L'exemple du rugby l'illustre : avec les capacités que j'estime avoir à un moment T, ai-je la vitesse d'arriver dans l'espace avant qu'il se ferme ? Si l'espace se referme, un nouveau champ d'affordances s'ouvre, je regarde mon partenaire à côté, et la décision bascule. La boucle vient de tourner.
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