La rééducation est finie, le corps est réparé, et pourtant l'athlète ne repart pas. Surmonter la peur après blessure devient alors le vrai chantier : un boxeur qui n'ose plus engager son bras arrière, une triathlète bloquée devant l'eau trouble. Victor Sebastiao, préparateur mental des équipes de France de savate boxe française, raconte comment il retourne ce verrou en courage.
1/4h LabO #147 · Regarder l'épisode sur YouTube
La rééducation est finie, le corps est réparé, et pourtant l'athlète ne repart pas. Surmonter la peur après blessure devient alors le vrai chantier : un boxeur qui n'ose plus engager son bras arrière, une triathlète bloquée devant l'eau trouble. Victor Sebastiao, préparateur mental des équipes de France de savate boxe française, raconte comment il retourne ce verrou en courage.
La rééducation est finie. L'épaule a été opérée, consolidée. L'entraîneur a fait reprendre les choses dans l'ordre : le sac d'abord, la leçon ensuite, le sparring enfin. Sur le papier, tout est ouvert. Et pourtant le boxeur ne s'engage pas. Il reste sur la réserve. Il n'ose plus utiliser son bras arrière, son arme.
À quelques kilomètres de là, une triathlète remise d'un grave accident de vélo veut reprendre. Son corps a cicatrisé, sa carrière l'appelle. Mais impossible pour elle de se remettre à l'eau dès qu'il s'agit d'eau trouble.
Deux athlètes, deux disciplines, un même point commun : le corps est réparé, la peur est restée. C'est ce blocage que Victor Sebastiao est venu raconter au micro de LabO RNP. Père de famille, la cinquantaine passée, il enseigne depuis une trentaine d'années à la Fédération française de savate boxe française, où il assure la préparation mentale des équipes de France. Près de 30 ans qu'il accompagne des sportifs, presque tous de niveau national ou international, dont environ 75 % issus des sports de combat, sports de ring et sports de tatami. Auteur, formateur en préparation physique, en préparation mentale et en sophrologie, il dispose d'une boîte à outils large. L'échange porte sur la façon dont il s'en sert quand un traumatisme physique laisse, derrière lui, un verrou mental.
Le point de départ est simple à reconnaître, et c'est sans doute pour ça qu'il piège tant de monde. La blessure est traitée. Le tissu a cicatrisé, l'opération a tenu, la rééducation a été menée. Du côté médical, le dossier est clos. Mais l'athlète, lui, ne repart pas.
Dans les deux cas que Victor a choisi de raconter, le travail a porté sur une seule chose : traiter la peur. Et dans les deux cas, cette peur faisait suite à un traumatisme physique. C'est précisément ce que tu vois passer en consultation ou au bord du tapis : quelqu'un de techniquement apte, médicalement libéré, qui ne se remet pourtant pas à faire ce qu'il faisait avant.
Victor pose tout de suite une nuance importante, et elle évite de dramatiser à tort. Ce qu'il décrit n'a pas la profondeur d'un trouble du stress post-traumatique. Le stress post-traumatique, c'est une souffrance morale doublée de complications physiques qui frappe la vie entière de la personne : le sommeil se dégrade, les relations sociales s'abîment, l'impact est dur et global.
Ici, on se situe ailleurs. Ces athlètes dorment normalement, s'alimentent normalement, continuent à vivre normalement. Le verrou touche un seul secteur de leur vie, le secteur sportif, leur projet sportif. Il y a bien des incidences sur le reste, mais c'est moins profond. Cette distinction te dit où chercher et quoi traiter. Tu n'as pas une vie entière à reconstruire, tu as un blocage circonscrit qui empêche un geste, une reprise, un engagement.
La commande initiale de l'épisode portait sur les troubles et les traumas en rapport avec la motricité. Et c'est là que le sujet rejoint la posturologie. Quand on parle de réflexes archaïques, on évoque souvent des composantes capables de réactiver un réflexe qui ne devrait plus l'être dans la vie de tous les jours. On pense d'abord au traumatisme émotionnel. Or le traumatisme physique compte tout autant.
D'où l'intérêt, dans un checkup, d'intégrer aussi le trauma physique à la lecture globale de la personne. Un traumatisme physique peut entraîner des problématiques de confiance, des craintes, et ces craintes pèsent sur la motricité et sur la performance. Le corps blessé laisse une trace qui n'est pas seulement tissulaire. Si tu suis des gens en posturologie, en coaching ou en rééducation, ce volet mérite sa place dans ton évaluation au même titre que le reste.
Premier cas, un boxeur. Luxation de l'épaule droite. Pour un droitier, c'est le bras arrière, et le bras arrière, c'est l'arme. La blessure a fait très mal au moment de l'accident. Opération, rééducation, et tout ça a occasionné beaucoup de douleurs.
Puis les douleurs se sont atténuées. Il a repris l'entraînement avec son entraîneur du moment, un cadre d'un pôle France en Île-de-France, qui a fait les choses proprement : reprise très progressive, utilisation graduelle du bras arrière, au sac, puis à la leçon, puis en sparring. Tout semblait ouvert.
Et pourtant le verrou tenait. Des pensées revenaient sans cesse, toujours les mêmes : « je vais me faire mal », « et si j'ai mal », « si je ne peux pas utiliser mon bras, je suis sûr de perdre ». Ces pensées déclenchaient une émotion, la peur, et cette peur inhibait l'action. Le comportement suivait mécaniquement : en sparring, l'athlète ne s'engageait pas réellement. Il restait sur la réserve. Il n'osait pas.
Voilà la chaîne complète, pensée puis émotion puis comportement, déroulée sur un cas réel. Au début, il n'envisageait même pas de reprendre la compétition, alors qu'il avait des échéances sportives. C'est l'entraîneur qui a sollicité Victor avec une demande claire : faire sauter ce blocage pour obtenir un engagement total de l'athlète, en connaissance de cause.
Avec ce boxeur, Victor a fait de la préparation mentale classique. Et ça a suffi. Le travail a été court, entre 5 et 8 séances, pas plus. Bonne nouvelle à garder en tête : un verrou bien identifié peut céder vite avec les outils de base, à condition de les connaître et de les nommer. Voici le répertoire qu'il a mobilisé.
Pour faire baisser le niveau d'activation physique, les fondamentaux : la respiration, la relaxation, et un peu de méditation. Quand le corps redescend, la peur perd une partie de son carburant. C'est la première brique, celle qui rend le reste possible.
Pour la gestion des pensées, deux leviers précis. Le « switch » d'abord, une technique pour couper net une pensée parasite. La défusion ensuite, issue de la thérapie ACT (thérapie d'acceptation et d'engagement). La défusion, en clair, c'est décrocher d'une pensée : tu ne te bats pas contre elle, tu cesses d'y être collé, tu prends de la distance. Pour le boxeur, ce sont ces pensées (« je vais me faire mal », « je vais perdre ») qu'il fallait apprendre à reconnaître, à accepter, et à lâcher.
Pour le comportement, l'imagerie mentale, avec des techniques venues de la sophrologie. Victor cite le 2e degré et le 3e degré. Le 2e degré sert à préparer une action à venir : tu l'acceptes et tu te programmes positivement pour elle. Le 3e degré travaille sur le passé : tu reviens sur une action qui a déjà eu lieu, tu la rejoues, et tu donnes à ton cerveau une autre version, une version de comment ça aurait pu se passer autrement. Une façon de réécrire la trace que le geste raté ou douloureux a laissée.
Ajoute à ça l'autosuggestion, et tu as la trousse complète. Respiration, relaxation, méditation, imagerie, autosuggestion, gestion des pensées : avec ça et ce qui suit, le boxeur s'est débloqué.
Le fil conducteur du traitement, au-delà des ressources de base, c'est une méthode que Victor reprend de Robert Paturel, un ancien de la savate boxe française et ancien du RAID. Quatre questions, posées dans l'ordre, qui servent à raisonner la peur au lieu de la subir. Tu peux les mémoriser telles quelles et te les appliquer.
1. De quoi as-tu peur ? 2. Ce risque est-il réel, ou est-ce une croyance ? 3. S'il est réel, existe-t-il des solutions pour le diminuer ? 4. S'il n'en existe pas, acceptes-tu ce risque par avance, prêt à en payer le prix ?
La force de ce protocole tient dans son enchaînement. La première question force à nommer la peur précisément, au lieu de la laisser flotter. La deuxième sépare le danger réel de la croyance, et beaucoup de peurs ne survivent pas à cet examen. La troisième cherche des leviers d'action concrets quand le risque est bien réel. Et la quatrième règle ce qui reste : un risque qu'on ne peut pas supprimer, on choisit de l'accepter en conscience, en sachant le prix. Victor mène ce questionnement en même temps qu'il déploie les ressources physiologiques et mentales de base. Les deux marchent ensemble.
Et c'est là que la définition de Paturel change la cible du travail. Le but n'a jamais été de faire disparaître la peur. La peur, elle est là, elle reste là. Le but, c'est de faire apparaître et grandir le courage à côté d'elle.
Le courage, selon Paturel, c'est la marge que laisse la peur à la réalisation d'une action. Autrement dit, raisonner sa peur. La peur peut rester présente ; ce qui change, c'est l'espace que tu reprends pour agir malgré elle. Pour le boxeur, le résultat parle de lui-même : il gère ses pensées, il gère ses images et ses émotions, il les reconnaît, il les accepte, il s'en nourrit. Puis il est allé faire son combat. Et il l'a gagné. Il a très bien boxé. Le blocage du départ était pourtant bien réel : peur de la douleur, peur de perdre, peur de ne pas être efficace.
Deuxième cas, une triathlète. Un gros accident de vélo pendant un triathlon, qui l'a forcée à stopper sa carrière. Encore aujourd'hui, elle subit les conséquences de cet accident, c'était quelque chose d'important. Quand elle décide de reprendre, un obstacle se dresse : elle n'envisage pas d'aller nager en eau trouble.
Victor commence par le même travail que pour le boxeur. Sauf que cette athlète était déjà formée en sophrologie. Les ressources de base, elle les maîtrisait : la cohérence cardiaque pour la respiration, les techniques d'imagerie. Elle travaillait même en autonomie là-dessus.
Et malgré tout, la peur ne partait pas. Ils ont repris le travail ensemble, et le blocage tenait toujours. Le blocage restait. Voilà un message utile pour qui accompagne des reprises : la boîte à outils classique a une limite, et elle l'atteint parfois sur des cas où le verrou est trop ancré pour céder par la voie cognitive. Quand ça arrive, il faut creuser ailleurs.
Pour cette athlète, Victor a changé de méthode. Il a opté pour une approche qui peut s'apparenter par certains aspects à l'hypnose, sans en être : la dépolarisation de la peur. Le concept, en sport, on le doit à Pierre David, un ancien boxeur, qui a développé via l'Académie de la haute performance une série de protocoles. La dépolarisation de la peur est l'un d'eux. Il y a cinq protocoles de base.
Le cadre est particulier. La séance est longue, 1h30 à 2h. Mais l'effet est immédiat : on ne fait pas deux séances pour dépolariser une peur, une seule suffit. Et le déroulé est franchement contre-intuitif.
On ne traite pas la peur, on traite le pire du pire du pire de la peur. La question de Paturel sert d'entrée (« de quoi as-tu peur ? », « j'ai peur d'aller nager dans l'eau »), puis on pousse plus loin : si tu vas dans l'eau, qu'est-ce qui peut t'arriver au pire du pire ? Pour elle, le pire du pire, c'était d'attraper un microbe, une bactérie, quelque chose qui la mettrait en situation de handicap pendant des mois, peut-être des années. On va là où ça pique vraiment, là où ça fait peur et mal, à l'opposé de la sophrologie classique qui oriente plutôt vers le positif.
Ensuite vient le retournement. Une fois le pire du pire identifié, on demande : quels seraient les bénéfices si ça t'arrivait ? La première réaction est évidemment qu'il n'y en a aucun. Tout le travail de séance consiste justement à dérouler ce questionnement, à chercher ces bénéfices. Et c'est là que le corps répond. On voit la personne se relâcher complètement : le visage, les épaules, les sourcils, la façon de parler. Comme si on avait basculé d'un coup sur le système parasympathique, le nerf vague à fond. Pour enfoncer le clou, une dernière question, en second plan : et si le pire du pire n'arrive pas, quel serait l'inconvénient ? Contre-intuitif encore, mais comme elle vient après, elle déroule toute seule.
Pourquoi ça marche là où le reste avait échoué ? Parce qu'on ne joue plus sur le cognitif. On joue sur l'inconscient, sur l'émotionnel, sur le corps. Ça se passe dans le corps, pas seulement dans la tête. Et avec cette athlète, justement, le cognitif et le comportemental ne fonctionnaient pas, elle était trop dans la tête. Il fallait un impact dans le corps. C'est ce que la dépolarisation est venue chercher.
Reste la question qui boucle tout : que sont devenus les deux athlètes ?
La triathlète a refait une course, dans une version courte pour la reprise. Et elle a pris une précaution concrète : elle ne l'a pas faite seule. Elle s'est débrouillée pour qu'une ancienne copine la fasse avec elle, en doublette, ce qui l'a rassurée. Stratégie de réassurance simple et reproductible, et elle vaut d'être notée : la méthode lève le verrou, l'environnement de reprise sécurise le passage à l'acte.
Les deux athlètes ont repris la compétition et ont poursuivi. Pour le jeune boxeur, la peur était finie. Pour la triathlète aussi. Et Victor souligne un point propre à la dépolarisation : la peur traitée ne revient pas. Elle aura peut-être d'autres peurs un jour, mais pas celle-ci.
Les deux à la fois, et c'est tout l'enjeu. Quand la peur inhibe l'action, comme chez le boxeur qui ne s'engageait plus en sparring, elle bloque la performance et la reprise. Mais l'objectif n'est pas de la supprimer. La peur garde sa fonction ; le travail consiste à la raisonner et à faire grandir le courage à côté d'elle, c'est-à-dire la marge qu'elle laisse à l'action.
Dans les deux cas de l'épisode, le blocage suit un traumatisme physique mais reste circonscrit au secteur sportif. Les personnes dorment, mangent et vivent normalement. Le stress post-traumatique, lui, va beaucoup plus loin : souffrance morale et complications physiques, impact dur sur toute la vie, sommeil dégradé, relations sociales altérées. Le premier est un verrou localisé, le second une atteinte globale.
Concrètement : un non-engagement et une mise en réserve, comme le boxeur incapable d'utiliser son bras arrière en sparring. Au début, il n'envisageait même plus de reprendre la compétition. Et dans le cas de la triathlète, c'est tout simplement la difficulté à reprendre l'activité après un accident qui avait déjà stoppé sa carrière.
À deux niveaux. D'abord les ressources de la préparation mentale (respiration, relaxation, méditation, imagerie, autosuggestion, gestion des pensées avec le switch et la défusion de l'ACT), associées aux 4 questions de Robert Paturel pour raisonner le risque. Si ce travail classique ne suffit pas, on change d'approche avec la dépolarisation de la peur de Pierre David, qui agit sur le corps et l'émotionnel plutôt que sur le cognitif.
Non. La peur peut rester présente. Ce qu'on cherche à faire grandir, c'est le courage, défini par Paturel comme la marge que laisse la peur à la réalisation d'une action. On apprend à reconnaître la peur, à l'accepter et à s'en nourrir, pas à l'effacer.
Les ordres de grandeur donnés dans l'épisode : entre 5 et 8 séances pour la préparation mentale classique, comme avec le boxeur. Ou bien une seule séance de dépolarisation de la peur, longue (1h30 à 2h), à effet immédiat et sans répétition, comme avec la triathlète.
Cinq phrases reviennent tous les jours sur le terrain, elles sonnent rigoureuses et bienveillantes, et pourtant les sciences contemporaines de l'apprentissage moteur les démontent une par une depuis 60 ans. Un seul chiffre suffit à mesurer le décalage : un bébé qui apprend à marcher chute dix-sept fois par heure, et c'est précisément ce taux qui fabrique sa vitesse d'apprentissage stupéfiante. Et si ce qu'on fait pour aider, sécuriser, corriger, répéter, expliquer, était exactement ce qui bloque la progression de nos athlètes ?
L'activité physique change la donne pour le TDAH de l'enfant. Adrien Chartier, préparateur physique depuis plus de vingt ans et cofondateur de Labo RNP, le résume en une phrase : on envoie nos enfants deux heures aux devoirs et trente minutes de sport le mercredi, il faudrait faire l'inverse. Voici le mécanisme neurologique, comment juger les approches selon leur niveau de preuve, et un plan progressif sur douze semaines à lancer dès demain.
L'hyperactivité motrice de l'enfant est d'abord un signal. Quand un enfant bouge sans arrêt, son système nerveux cherche le plus souvent à se réguler, à se stimuler ou à évacuer une tension. Comprendre ce que ce mouvement résout change tout ce qu'on va lui proposer.