D'un jeune footballeur sélectionné en centre de formation, on attend un contrôle moteur quasi parfait. Puis tu les testes un par un, et plus de 3 sur 4 gardent des réflexes archaïques actifs. Julie Bastière, préparatrice physique et doctorante à l'Estac, a passé trois ans à combler ce vide.
1/4h LabO #138 · Regarder l'épisode sur YouTube
D'un jeune footballeur sélectionné en centre de formation, on attend un contrôle moteur quasi parfait. Puis tu les testes un par un, et plus de 3 sur 4 gardent des réflexes archaïques actifs. Julie Bastière, préparatrice physique et doctorante à l'Estac, a passé trois ans à combler ce vide.
Les réflexes archaïques (la littérature anglophone parle de « réflexes primitifs ») sont des automatismes moteurs présents à la naissance, censés s'intégrer au fil du développement. Cherche des travaux scientifiques sur le sujet : tu tombes sur quelques études, pas toujours très fiables, et presque toutes centrées sur le jeune enfant. Arrive dans le monde du sport et c'est le néant. Vrai jusqu'à très récemment.
La thèse de Julie a donc dû repartir du tout début de la démarche scientifique. Impossible de se contenter de tester des réflexes au feeling et de regarder ce que ça donne. Le premier papier, en cours de publication, sert simplement à poser le sujet : oui, il y a des réflexes archaïques actifs dans une population plus âgée, sportive, et même de très haut niveau. Des athlètes sélectionnés en centre, ceux dont le contrôle moteur devrait être optimal.
Le constat de départ a de quoi surprendre. Plus de 75 % des sportifs testés présentent des réflexes archaïques actifs, qu'on parle d'un niveau 1, 2, 3 ou 4. Ce chiffre, à lui seul, justifie tout le reste du travail.
La thèse s'est concentrée sur quatre réflexes. Le Moro, le réflexe vestibulaire, très facile à observer. Le réflexe tonique asymétrique du cou (RTAC). Le réflexe tonique symétrique du cou (RTSC). Et le **réflexe tonique labyrinthique (TLR)**, le plus difficile à coter, parce qu'il se traduit par une simple oscillation : à la caméra, on ne voit pas forcément tous les mouvements aussi nettement que pour les autres.
Julie aurait voulu en inclure davantage, comme le réflexe de Landau ou celui de Babinski. Le souci : trop peu d'études dessus pour s'appuyer sur du solide. En recherche, il faut une première base validée avant d'en ajouter d'autres. Ces réflexes-là attendront une étape ultérieure.
Une fois les réflexes repérés, une question s'est posée : l'échelle utilisée est-elle valide pour cette population ? Il a fallu reprendre toute la validation. Pour l'accord intra-observateur, Julie a re-testé les joueurs en espaçant les passages de 3 mois, le temps d'oublier les notes qu'elle avait mises. Bonne nouvelle, elle reste d'accord avec elle-même. Pour l'accord inter-observateurs, des collègues ont renoté les joueurs à partir des vidéos, avec une planche de critères tirés de la littérature. Le verdict tient bien, sauf justement sur le TLR, plus délicat à juger.
Chaque réflexe se cote de 0 à 4. Un niveau 4 relève du pathologique. Si tu testes un jour quelqu'un qui atteint ce niveau, oriente-le vers le médical : ce travail sort du périmètre du préparateur physique, qui n'appartient pas au secteur médical.
Voilà l'idée reçue qui tombe. Teste les joueurs à 0, 3 et 6 mois sans travail spécifique d'intégration, et tu retrouves exactement les mêmes réflexes. Sur cette période, l'entraînement, la prévention, la musculation, le terrain n'intègrent rien du tout. Cette stabilité a d'ailleurs servi à la validation de l'échelle : si la pratique avait intégré les réflexes entre deux tests espacés de 3 mois, l'accord intra-observateur n'aurait pas pu tenir.
Le message à faire passer est net : l'activité physique, surtout très spécialisée, ne permet pas d'intégrer ces réflexes. C'est un travail à part, qui demande du temps. Dans les pays du Nord et de l'Est, la Pologne en tête, ils sont nettement plus avancés sur le sujet. Chez les enfants à l'école, on parle de 15 minutes par jour. Rien de magique là-dedans : une séance d'intégration donne un résultat à l'instant T, mais l'ancrage durable se construit sur la longueur.
C'est là que la recherche devient concrète pour le foot. Les analystes vidéo ont codé chaque joueur sur 5 à 7 matchs : passes réussies, passes ratées, lecture de trajectoire, et d'autres critères. Regroupe ensuite les joueurs par profil de réflexes et le lien apparaît : plus le profil est élevé, plus il y a de déchets techniques, et plus il y en a aussi au niveau tactique.
Pour construire ces profils, Julie a catégorisé les joueurs selon le pourcentage de réflexe encore actif : 0 à 5 % (profil 0, on admet qu'à ce seuil il n'y a pas d'impact sur la motricité), moins de 25 %, moins de 50 %, moins de 75 %, moins de 100 %. Ça donne un score global de 0 à 4, calqué sur l'échelle des réflexes. Bonne nouvelle, aucun joueur n'atteint le score global 4. Mais certains arrivent au 3 (autour de 51-52 %), et chez eux, les déchets techniques et tactiques se multiplient nettement, y compris sur certaines zones du terrain.
Tous les réflexes ne pèsent pas pareil. Le RTAC, c'est « l'enfant terrible » : celui qui a le plus d'impact, les chiffres le montrent, en particulier sur la lecture de trajectoire. Le RTAC et le TLR sont d'ailleurs liés, situés tous les deux dans le pont de Varole au niveau du tronc cérébral, avec une forte composante vestibulaire.
Un article mené en parallèle a filmé tous les tests de saut (drop jump, CMJ) et toutes les courses, puis les a fait noter à l'aveugle par des observateurs qui ne connaissaient pas les joueurs : déplacement vers la gauche en course, abduction des bras au saut, axes de flexion et d'extension. Et ça se voit. Un joueur avec un Moro ou un TLR en extension bascule vers l'arrière sur un drop jump, ou part les bras en l'air, sans le faire exprès, sans coordination. Un joueur avec un RTSC saute en flexion. Tout ça se paie surtout sur la lecture de trajectoire, l'un des gestes les plus importants au football.
Certains réflexes touchent l'état émotionnel, donc la santé mentale du joueur. Le Moro est le plus parlant : les personnes qui en présentent un, même peu élevé, ont tendance à être plus anxieuses. La littérature le dit, et ça s'observe très facilement au quotidien.
Le Covid a servi de révélateur. En passant des bilans après cette période, Julie a vu exploser le nombre de Moro révélés. C'est ce qui a permis de tisser des liens plus clairs entre le versant psycho-émotionnel et le versant physique et moteur : un état émotionnel exacerbé met du désordre dans les réflexes. S'ajoute une proximité anatomique entre le Moro et le TLR, situés à peu près au même endroit dans le tronc cérébral. Sur le terrain, le Moro se repère notamment sur les sauts pour jouer la tête.
Pour le protocole mis en place cette année, Julie a choisi un mix entre la méthode INPP et l'approche de Svetlana Masgutova, qui stimule davantage le vestibulaire. Les exercices restent simples et fonctionnels : mouvements de balancement, retournements, quatre pattes, ramper. On reprend la motricité de base, comme chez le bébé. Beaucoup de sportifs ne savent tout simplement plus ramper, par exemple. Et comme il s'agit d'ados, il faut rendre la chose ludique pour susciter l'adhésion.
La vraie contrainte au haut niveau, c'est l'emploi du temps. Les joueurs jonglent avec un triple projet (social, scolaire, foot), et caser des quarts d'heure de travail n'a rien d'évident. Le protocole a été placé le matin en salle, et les joueurs travaillent en aveugle, sans savoir ce qui est ciblé, pour ne pas fausser les statistiques. Même ceux qui n'ont pas de réflexe actif y passent un peu.
Reste un débat non tranché : faut-il travailler un réflexe à la fois, sur trois semaines par exemple, ou les quatre en même temps ? Les avis divergent. Pour Julie, toutes les écoles fonctionnent, et la réponse se joue au cas par cas, selon la capacité de chacun à assimiler et le risque de saturer le système nerveux. En groupe, ce choix devient encore plus compliqué à faire. Pour qui veut se former, plusieurs écoles coexistent : INPP, Masgutova, Bloomberg, entre autres, chacune avec sa philosophie.
La quatrième et dernière étude de la thèse est en cours. Les joueurs ont suivi l'intégration sur 7 mois (juillet à décembre), puis les analyses vidéo refont le codage à l'aveugle de janvier à mars. Les résultats sont attendus vers mars-avril, et ils clôtureront ces trois ans et demi de travail. Peut-être que 7 mois ne suffiront pas pour certains critères, peut-être que les exercices choisis ne seront pas les bons. C'est tout l'intérêt de mesurer.
Une piste intrigante reste à creuser. Le réflexe de retrait au genou est un réflexe de vie, qui devrait être présent. Or, en testant les footballeurs, 97 % ne l'ont plus (au mieux un genou sur deux). Ça soulève beaucoup de questions, du côté des tensions sur le jambier ou les ligaments croisés notamment. De quoi nourrir, peut-être, un post-doctorat.
Pour le sportif, oui. La pratique du sport ne les intègre pas : testés sur 6 mois sans travail dédié, ils restent identiques. Et un profil de réflexes élevé dégrade les performances techniques et tactiques. L'intégration demande donc un travail spécifique et du temps, pas une simple séance ponctuelle.
Ils se cotent sur une échelle de 0 à 4 et persistent même chez des athlètes au contrôle moteur réputé excellent, sélectionnés en centre de formation. Un niveau 4 relève du pathologique et doit être orienté vers le médical. À l'inverse, un réflexe de vie comme le retrait au genou devrait, lui, rester présent : c'est son absence qui pose question (97 % des footballeurs testés ne l'ont plus).
Le réflexe résiduel parasite le geste. Sur un drop jump ou un CMJ filmés à l'aveugle, un Moro ou un TLR en extension fait basculer vers l'arrière ou lever les bras sans coordination, un RTSC fait sauter en flexion, et en course le joueur dérive sur un côté. Au football, l'effet le plus coûteux porte sur la lecture de trajectoire, et c'est le RTAC qui pèse le plus lourd.
Cinq phrases reviennent tous les jours sur le terrain, elles sonnent rigoureuses et bienveillantes, et pourtant les sciences contemporaines de l'apprentissage moteur les démontent une par une depuis 60 ans. Un seul chiffre suffit à mesurer le décalage : un bébé qui apprend à marcher chute dix-sept fois par heure, et c'est précisément ce taux qui fabrique sa vitesse d'apprentissage stupéfiante. Et si ce qu'on fait pour aider, sécuriser, corriger, répéter, expliquer, était exactement ce qui bloque la progression de nos athlètes ?
L'activité physique change la donne pour le TDAH de l'enfant. Adrien Chartier, préparateur physique depuis plus de vingt ans et cofondateur de Labo RNP, le résume en une phrase : on envoie nos enfants deux heures aux devoirs et trente minutes de sport le mercredi, il faudrait faire l'inverse. Voici le mécanisme neurologique, comment juger les approches selon leur niveau de preuve, et un plan progressif sur douze semaines à lancer dès demain.
L'hyperactivité motrice de l'enfant est d'abord un signal. Quand un enfant bouge sans arrêt, son système nerveux cherche le plus souvent à se réguler, à se stimuler ou à évacuer une tension. Comprendre ce que ce mouvement résout change tout ce qu'on va lui proposer.