À seize ans, tu lâches le karaté pour la boxe thaï. Tu veux que ça percute, tu trouves que les katas, c'est trop de technique et pas assez de combat. Vingt-cinq ans plus tard, après un détour par les neurosciences et la préparation physique de terrain, tu rouvres les vieux bouquins de karaté et tu te remets aux katas. Voilà le retournement qui traverse cet épisode avec Matthieu Jeandel : préparateur physique formé en Master STAPS spécialité prévention des blessures, aïkidoka depuis vingt-cinq ans, pratiquant de krav maga depuis un an. La thèse tient en une phrase. Ce qu'on a longtemps jugé « pas assez efficace » dans les arts martiaux traditionnels cachait une préparation physique d'une rare complétude : un travail du corps dans les trois dimensions, en isométrie, en balistique et en excentrique, que la science et la prépa physique moderne valident aujourd'hui. Et la même pratique forge le mental, la gestion du conflit et du stress, jusqu'à une vie plus posée et plus choisie. On déroule, discipline par discipline.
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À seize ans, tu lâches le karaté pour la boxe thaï. Tu veux que ça percute, tu trouves que les katas, c'est trop de technique et pas assez de combat. Vingt-cinq ans plus tard, après un détour par les neurosciences et la préparation physique de terrain, tu rouvres les vieux bouquins de karaté et tu te remets aux katas. Voilà le retournement qui traverse cet épisode avec Matthieu Jeandel : préparateur physique formé en Master STAPS spécialité prévention des blessures, aïkidoka depuis vingt-cinq ans, pratiquant de krav maga depuis un an. La thèse tient en une phrase. Ce qu'on a longtemps jugé « pas assez efficace » dans les arts martiaux traditionnels cachait une préparation physique d'une rare complétude : un travail du corps dans les trois dimensions, en isométrie, en balistique et en excentrique, que la science et la prépa physique moderne valident aujourd'hui. Et la même pratique forge le mental, la gestion du conflit et du stress, jusqu'à une vie plus posée et plus choisie. On déroule, discipline par discipline.
Matthieu pratique l'aïkido depuis vingt-cinq ans et l'enseigne depuis une quinzaine d'années à l'international. Chaque mois, il voyage en Europe et en Asie pour ça. Depuis un peu plus d'un an, avec sa femme, il s'est mis au krav maga. Son constat tient en deux états d'esprit qui n'ont rien à voir. On retrouve dans le krav maga des choses venues de l'aïkido, mais utilisées tout autrement. D'un côté, une discipline pragmatique tournée vers l'efficacité contextuelle : résoudre la situation le plus vite possible. De l'autre, une voie qui cherche d'abord à développer la personne, au point que certains pratiquent cinquante, soixante, soixante-dix ans.
Cette tension dit quelque chose de notre époque. On vit dans une société qui veut des résultats en quelques semaines. La pratique martiale, longue, répétitive, hiérarchisée, oppose à ça un temps long qui transforme. Pour Matthieu, c'est précisément ce qui l'a aidé à trouver sa voie dans le milieu de l'entraînement.
Croiser les disciplines, c'est se donner le choix. Une discipline travaille le corps et l'esprit selon une logique, une autre les attaque par un angle différent. En passant de l'une à l'autre, tu ne changes pas seulement de gestes : tu changes de regard sur ce que tu cherches vraiment dans la pratique.
Le débat éternel, c'est de savoir lequel est le meilleur. Matthieu commence par séparer ce qu'on mélange tout le temps. Pour lui, la self-défense et l'art martial appartiennent à deux mondes.
La self-défense répond à une situation. L'objectif premier, c'est la survie : la tienne en tant que personne physique, ou celle de tes proches, dans un conflit qui monte, qu'il soit physique ou verbal. Tu apprends une attitude face au danger, une réponse calibrée à un contexte précis.
L'art martial relève de la philosophie. Il y a une éthique, une histoire, un code d'honneur, des règles à respecter. Et surtout, par la répétition des formes, par le nombre d'années, par la hiérarchie, par tous les codes implicites qui le traversent, il fait grandir la personne. Il change l'état d'esprit, parfois la façon de voir la vie. Le pratiquant qui en sort a changé en route. L'efficacité y est aussi présente, mais elle arrive portée par un temps long et une intention de transformation.
Le sport de combat ajoute encore autre chose : l'opposition réglée. Matthieu en a fait beaucoup, et c'est exactement cette expérience qui nourrit son recul sur la question « lequel est le plus efficace », qu'on traitera plus loin.
On arrive au cœur de l'affaire. Quand Matthieu rouvre ses bouquins de karaté après des années, la nostalgie n'y est pour rien. La neuro et la prépa physique lui ont fait comprendre, rétrospectivement, ce que le karaté entraînait sans jamais le dire.
Le karaté travaille le corps dans les trois dimensions. Tu peux être dans une position, frapper en arrière, pivoter, faire demi-tour. Très peu de sports te demandent ça. Matthieu va jusqu'à dire que même en boxe pieds-poings, on travaille moins les trois dimensions qu'en karaté.
Pourquoi ça compte ? Parce que la majorité des disciplines t'enferment dans un plan de travail, l'avant principalement. Le corps apprend à produire de la force dans une seule direction privilégiée. Le karaté t'oblige à organiser ta posture et ta puissance quel que soit l'axe, vers l'arrière et en rotation compris. C'est exactement la sollicitation tridimensionnelle que la prépa physique moderne cherche aujourd'hui à réintroduire.
Le kata, voilà ce qui agaçait Matthieu vers la fin de son adolescence : trop de technique par rapport au combat. Avec le recul, il le lit autrement. Si tu fais le kata vraiment bien, chaque geste centré, tu es loin de la chorégraphie. Ça te fait travailler le gainage. Ça te fait travailler l'isométrie, ces tensions tenues où le muscle produit de la force sans bouger l'articulation. Et avec le kiai, ce cri qui accompagne le geste, ça te fait travailler la respiration sous tension et la diffusion de l'énergie.
Le kiai, justement, dépasse de loin le folklore du « cri qui tue » que les gens fantasment. En aïkido, Matthieu s'en sert comme d'un révélateur. La sonorité montre comment la personne est à l'intérieur d'elle-même : si elle est calme, si son corps est bien en lien avec ce qui se passe dedans, si l'énergie circule, s'il n'y a pas d'émotions parasites ni de peur, si le corps ne bride pas une action qui voudrait sortir. Bien exécuté, le kata devient alors un travail simultané du muscle, du souffle et de l'état intérieur.
D'où ce que Matthieu dit très concrètement : il s'y est remis depuis un mois et demi. Ça lui parle, parce que sous le geste se cache un entraînement complet.
Les arts martiaux japonais, et le karaté d'Okinawa en particulier, ont mis en place de façon empirique des choses que la science ou des méthodes d'entraînement plus avancées vérifient aujourd'hui.
Les karatékas d'Okinawa utilisaient des outils proches de ce qu'on appelle maintenant les masses ou les kettlebells. Ils faisaient déjà du renforcement avec des mouvements balistiques, des mouvements isométriques, en passant par des phases excentriques, ces phases où le muscle freine sous charge en s'allongeant. Le tout sans aucune théorie. Ils ne posaient pas de modèle, ils avaient découvert ça au fil des générations. Ils gardaient ce qui fonctionnait, ce qui rendait les pratiquants les plus efficaces, et ils le transmettaient.
Belle leçon sur la valeur de l'empirisme. Une tradition qui sélectionne et conserve, génération après génération, ce qui marche, finit par converger vers des principes que la physiologie nommera bien plus tard. Le balistique pour la puissance, l'isométrie pour la tension contrôlée, l'excentrique pour la robustesse du muscle : tout était déjà là, en pratique, avant même le vocabulaire.
À cela s'ajoute le travail énergétique interne, cette gestion de l'énergie à l'intérieur du corps que Matthieu trouve particulièrement intéressante. La prépa physique d'Okinawa entraînait le dehors et le dedans dans le même geste.
La dimension mentale prolonge directement l'entraînement physique, elle en découle. Et la première compétence martiale, la vraie, c'est d'éviter le conflit.
Matthieu est clair là-dessus. La première étape, c'est de se dire « là, ça sent les problèmes, ça ne sert à rien de rentrer ». On a tous vécu ces situations : soit tu t'énerves et tu vas au clash, vers l'affrontement physique, soit tu sors de la pièce, tu prends un détour, et tout le monde rentre chez soi en pleine forme. La meilleure solution.
Pour outiller cette lecture des situations, il s'appuie sur le triangle de Karpman, issu de l'analyse transactionnelle. Quand tu rentres dans une situation problématique, comme une agression, tu peux te retrouver enfermé dans un de trois rôles : persécuteur, victime ou sauveteur. Tout l'enjeu, c'est de s'en extraire, de ne pas se laisser aspirer dans le triangle, et de garder la possibilité de discuter, de parler.
Le transfert vers le quotidien, c'est l'idée la plus forte de l'échange. En apprenant à gérer une agression physique, tu apprends indirectement à gérer beaucoup d'autres agressions : les agressions verbales, bien plus communes dans notre société, les agressions psychologiques, les situations de soumission. Parce qu'au fond, une agression met toujours en présence un dominant et un dominé. Savoir ne pas se retrouver coincé dans l'un de ces deux rôles, et pouvoir faire avancer les choses, ça devient beaucoup plus facile à gérer, verbalement et émotionnellement, une fois que tu l'as vécu physiquement. Matthieu a eu trois fois l'occasion d'utiliser ses arts dans la rue, indépendamment de sa volonté, et chaque fois ça s'est bien terminé.
Le mécanisme de fond, c'est l'habituation au stress. La première fois que tu prends la voiture pour aller sur l'autoroute, tu te demandes ce qui t'arrive. Tu le fais dix mille fois, ça se passe mieux. Pour une situation de conflit, même chose. L'entraînement et les méthodes japonaises misent sur la répétition à outrance du geste. Confronter le corps à un stress, jusqu'à un certain niveau, pour qu'il s'adapte, le dépasse, et progresse à la stimulation suivante : voilà le principe de l'entraînement, des arts martiaux, de à peu près tout. Et comme l'agression est devenue une norme sociale fortement négative, on finit par l'appréhender. Quand on s'y habitue un peu, la peur tombe, et les choses se règlent souvent de façon plus saine que dans la fuite ou la soumission. D'où la phrase que Matthieu aime citer : « Seul le guerrier peut être pacifiste. »
Reste le fil rouge annoncé : être heureux, qu'on garde sans le survendre. Pour Matthieu, ça reste très basique : se coucher avec le sourire et se lever avec la patate, l'envie d'attaquer la journée. Ça n'a pas toujours été comme ça. Il y a eu de gros passages de remise en question, professionnels, physiques, émotionnels. Aujourd'hui, l'idée tient dans un « je suis heureux de ce que j'ai fait, je ne regrette rien, demain viendra ». Rien d'une béatitude un peu bête. Plutôt apprécier chaque moment et reconnaître qu'on a un contrôle, qu'on peut faire des choix. Ils ne seront peut-être pas bons, ils seront peut-être difficiles, il y aura peut-être des échecs, mais le choix de construire la vie qu'on veut reste là.
Le point de départ, c'est de se connaître. Faire l'état des lieux le plus profond et honnête possible : qu'est-ce que j'aime, qu'est-ce que je n'aime pas, qu'est-ce qui m'a fait du bien, qu'est-ce qui m'a fait du mal, quelles sont mes peurs, comment travailler dessus. À partir de là seulement, tu peux cultiver la gratitude et mettre en place des actions choisies et gratifiantes, au lieu de te laisser dicter par les normes « on a envie que tu fasses ça parce que c'est comme ça ».
Vient ensuite une vérité contre-intuitive sur les autres. On attend souvent d'eux qu'ils nous rendent heureux. Pour Matthieu, on est d'autant plus heureux avec les autres qu'on sait l'être seul. Si tu es capable d'être heureux seul, tu n'attends plus le bonheur des autres. Du coup tu deviens beaucoup plus réceptif, tu acceptes davantage, et toutes leurs différences deviennent appréciables. Chaque relation, c'est une partie que tu apportes et que tu contrôles, et qui influence tout le reste. Si tu pars en n'aimant pas ce que tu fais, en ne t'aimant pas, le jeu est déjà truqué.
Et c'est là que se situe le vrai verrou, celui dont il discute le plus en coaching comme en arts martiaux. Savoir ne suffit pas. Aujourd'hui, tu as accès à des ressources quasi illimitées, tu trouves des habitudes de vie en trois clics. Les gens disent « je sais tout ça ». La vraie question : sur les sept prochains jours, est-ce que tu arrives à le faire ? Souvent, quand ça ne fonctionne pas, c'est simplement que ce n'est pas fait. Les accords toltèques qu'on partage en boucle sur internet, on oublie de les remettre en application pour soi-même. Aucune recette universelle là-dedans. Tu n'es pas obligé de prendre une douche froide tous les matins même si on en connaît les bienfaits : trouve ce qui te fait du bien à toi, mais surtout applique-le. L'élément qui manque, presque toujours, c'est le passage à l'acte. Et il faut le dire sans naïveté : on a vingt-quatre heures par jour, le travail, la famille, les amis, tout ce qu'on ne contrôle pas. Chacun reste responsable de sa propre vie.
Le conseil pratique sur lequel Matthieu atterrit reste volontairement simple. Chaque jour, prends dix à quinze minutes seul avec toi-même, le matin de préférence, quitte à te lever dix minutes plus tôt. Fais ce que tu veux : écouter de la musique, lire, marcher dans la nature. Parce que c'est quand tu es seul que les choses commencent à se passer : est-ce que je me sens bien, qu'est-ce qui me manque, qu'est-ce qui me fait peur, qu'est-ce qui me réjouit. Même court et imparfait, ce moment fait émerger des choses, et jour après jour ça change la personne. Sinon, ce sont les autres qui choisissent qui tu es, et tu passes ton temps à t'y conformer.
Pour Matthieu, les deux n'ont rien à voir. La self-défense répond à une situation : l'objectif premier est la survie, la tienne ou celle de tes proches, dans un conflit qui monte. C'est une attitude face au danger. L'art martial relève de la philosophie, avec une éthique, une histoire, un code d'honneur et des codes implicites qui, par la répétition et le temps long, font grandir la personne et changent son état d'esprit, parfois jusqu'à un changement de vie.
C'est la question qu'on lui pose tout le temps, et sa réponse, c'est qu'elle est mal posée. Ça ne dépend pas d'un art ou d'un sport de combat, ça dépend de la personne, du contexte, de la situation et même du jour. Le même affrontement contre le même adversaire peut bien tourner un jour où tu es en forme, et mal tourner le surlendemain dans une mauvaise journée. L'enjeu n'est pas de désigner un vainqueur entre disciplines, mais de créer des automatismes, et d'abord d'éviter le conflit quand c'est possible.
Oui. Fait correctement, chaque geste bien centré, le kata est un travail de gainage et d'isométrie, avec le kiai qui ajoute la respiration et la diffusion d'énergie sous tension. Il fait aussi travailler le corps dans les trois dimensions, frappes en arrière et pivots compris, ce que la plupart des sports négligent. Loin d'une pure technique décorative, c'est un entraînement physique complet.
Parce que la pratique martiale est elle-même une préparation physique, et qu'on gagne à le savoir pour l'exploiter. Les karatékas d'Okinawa l'avaient compris empiriquement, avec des outils proches des kettlebells et un renforcement balistique, isométrique et excentrique, en gardant de génération en génération ce qui rendait efficace. La logique est la même que pour tout entraînement : habituer le corps à un stress jusqu'à un certain niveau pour qu'il s'adapte, le dépasse et progresse.
Voilà précisément la question qui a poussé Matthieu à aller voir ailleurs. On dit souvent que l'aïkido est beau, esthétique, qu'il développe la personne, mais la question de l'efficacité finit par se poser. Plutôt que d'y répondre en théorie, il s'est mis au krav maga avec sa femme, dans un club voisin affilié à la fédération de karaté, jusqu'à pousser l'expérience vers une immersion en Israël et un rapprochement avec le groupe KMG. Sa façon de répondre, c'est d'aller tester, et de se donner le choix : « seul le guerrier peut être pacifiste ».
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