Le geste est maîtrisé, disponible, répété des dizaines de fois, et il ne se fait pas. Cet écart entre la compétence et l'exécution, c'est tout le terrain de la préparation mentale du sportif. Reste à savoir où elle commence, où elle s'arrête, et comment elle aligne ce qu'un athlète vit à l'intérieur avec ce qu'il veut produire sur le terrain.
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Le geste est maîtrisé, disponible, répété des dizaines de fois, et il ne se fait pas. Cet écart entre la compétence et l'exécution, c'est tout le terrain de la préparation mentale du sportif. Reste à savoir où elle commence, où elle s'arrête, et comment elle aligne ce qu'un athlète vit à l'intérieur avec ce qu'il veut produire sur le terrain.
Une perchiste se présente face au butoir. Elle court, lancée, perche en main. Elle sait franchir cette barre, elle l'a fait des dizaines de fois. Et au dernier moment, elle part à côté. Refus de perche. Rien dans son corps ne l'empêche de sauter. Le geste est là, disponible, maîtrisé. Il ne se fait pas.
Ce qui se joue à cet instant n'a rien à voir avec la technique. Une perche un peu plus dure, un peu plus grande, et l'appréhension prend toute la place. Le mouvement devient infaisable alors que la compétence reste intacte. Voilà le terrain de la préparation mentale, à condition de savoir où elle commence et où elle s'arrête.
Pour démêler tout ça, on s'appuie sur l'échange avec Jonathan Bel Legroux, directeur de l'Institut de la préparation mentale. Depuis presque treize ans, il accompagne aussi bien des jeunes que des athlètes de haut niveau : Londres, Rio, Tokyo, prépa Paris 2024. Sa grille de lecture tient en deux mots, le jeu intérieur et le jeu extérieur.
Le jeu extérieur, c'est tout ce qui touche au geste visualisé. Tu vois ta perche, tu visualises ton saut, tu visualises la barre de muscu que tu vas soulever en deadlift. Ce terrain, la préparation mentale l'a longtemps occupé en priorité : se représenter l'action, le mouvement, l'exécution technique.
Le jeu intérieur joue ailleurs. C'est ce que tu te dis sur toi. Ce que tu penses de toi, ce que tu te crois capable de faire. L'ensemble de tes pensées, tes idées, tes images, tes constructions, tes convictions, tes émotions, tes ressentis, et la façon dont tu les interprètes. Ce sont aussi les échecs par lesquels tu es passé. La vraie question, à ce moment-là : est-ce que tu as réussi à les mettre de côté, ou à en retirer quelque chose, avant ta prochaine tentative ?
Pour le pro du mouvement, voici où ça devient utile : la finalité reste toujours la même. Le jeu intérieur sert de terrain de travail, mais le but visé reste le mouvement. On travaille l'identité à l'intérieur du sportif pour qu'elle s'aligne avec ce qu'il a envie de faire sur le terrain.
Autour d'un athlète, tout le monde poursuit le même objectif. L'entraîneur, le kiné, le nutritionniste : chacun a son job, et ces jobs convergent vers une seule chose, maintenir le mouvement correct puis l'améliorer. Le préparateur mental fait partie de cette équipe, avec la même boussole.
Sa spécificité tient au terrain qu'il occupe. Il travaille le jeu intérieur, ce que le sportif se dit, croit, ressent et interprète, avec le mouvement comme finalité. Il propose les techniques qui alignent l'identité du sportif avec ce qu'il veut réaliser. Un travail d'équipe, où l'athlète choisit avec son accompagnateur.
Et c'est précisément pour ça que les réflexes archaïques entrent dans la formation. Ils se situent quelque part à la frontière de l'émotionnel et du fonctionnel, du physique. Un préparateur mental a tout intérêt à en avoir des notions aujourd'hui. L'Institut de la préparation mentale les intègre dans sa formation initiale, avec l'appui d'une équipe spécialisée du LabO.
Pour les sportifs, des plus jeunes aux athlètes de haut niveau. L'accompagnement va des jeunes jusqu'aux Jeux Olympiques de Londres, Rio, Tokyo et Paris 2024.
Il y a quinze ans, c'était confidentiel, et confidentiel même chez les sportifs de haut niveau. D'où un vrai travail de démystification : dire ce qu'est la préparation mentale, ce qu'elle n'est pas, la vulgariser, la rendre accessible au plus grand nombre de sportifs.
Le cœur de l'échange tient dans un aller-retour. Côté mouvement, on travaille le geste pour améliorer l'émotionnel. Côté mental, on améliore l'aisance émotionnelle pour améliorer le mouvement. Les deux avancent ensemble.
Reviens à la perchiste. Bloquée émotionnellement par la dureté de sa nouvelle perche, elle se retrouve en refus de perche alors qu'elle sait parfaitement sauter. On travaille sur l'émotionnel, et le mouvement se débloque par la suite. Aujourd'hui elle est championne de France cette année, et en bonne voie pour continuer au niveau international.
Une précision honnête : ce n'est pas toujours aussi magique, et ça a pris un certain temps. Le déblocage émotionnel ouvre la porte au geste, mais il demande du travail dans la durée.
Les réflexes archaïques se tiennent à la frontière de l'émotionnel et du fonctionnel. En travaillant dessus, on recrée des synergies dans le cerveau, des schémas qui améliorent la compétence. Par ce jeu extérieur, tu agis déjà sur la confiance. Ajoute en même temps le travail mental, et l'effet se décuple : croiser les deux multiplie les forces.
Encore faut-il disposer d'une grille de lecture croisée comme celle-là, sinon tu passes à côté de la moitié du levier. Travailler le corps sans le mental, ou le mental sans le corps, te prive d'une synergie qui ne demande qu'à fonctionner.
La confiance, d'ailleurs, n'est pas un bloc fixe. Elle est contextualisable. Une perf peut être bonne parce que l'athlète joue à domicile, et une autre plus faible parce qu'il est ailleurs. C'est sur ce genre de variation qu'on peut travailler, en mobilisant les réflexes qui aident à soutenir la confiance d'un contexte à l'autre.
Sur la dernière quinzaine d'années, le mental a beaucoup gagné en visibilité. Avec une dérive : potentiellement, tout devient « mental ». Tu te blesses à la cheville une fois, deux fois, trois fois, et la conclusion tombe vite, « ça doit être mon mental ». Sauf que parfois, derrière, c'est un réflexe.
Le problème de l'étiquette « c'est mental », c'est qu'elle sert d'explication facile. Soit « on ne peut rien y faire », soit « il n'y a que toi qui peux faire quelque chose ». Dans les deux cas, on risque de coller de la culpabilité à l'athlète quand il n'arrive pas à en faire quelque chose.
Or un sportif ne se fait pas peur par hasard, et ne se met pas en colère contre lui-même volontairement. Personne ne se dit la veille d'une compète « tiens, je vais me coller une appréhension monumentale ». Ces réactions sont involontaires et inconscientes. Voilà ce qu'on veut dire quand on parle de difficulté émotionnelle : l'athlète n'a commis aucune faute, il subit une réaction qu'il ne pilote pas.
Une judoka se mettait une pression terrible pour faire « du beau judo ». Pour elle, un bon combat finissait sur un ippon, propre et net. Faire tomber l'adversaire proprement, voilà le vrai judo. Du coup elle refusait de prendre les petits points, grappillait des pénalités, et gagner sur pénalités, pour elle, c'était la catastrophe.
En creusant, l'origine remonte loin. Son père lui a toujours dit que le beau judo, le vrai, c'est celui où tu fais tomber, et ça finit sur le dos. Le père n'y est pour rien, sans doute une phrase lancée comme ça. Sauf qu'elle l'entend à six ans. Vingt ans plus tard, en équipe de France, elle fait tout pour faire tomber proprement, et parfois ça ne passe pas.
Voilà comment une conviction installée tôt tourne en arrière-plan et devient un filtre. Petit, on t'inculque quelque chose, et tu finis par le croire comme une vérité ultime. Une croyance limitante, c'est exactement ça : un morceau de ton filtre dont tu n'as plus conscience.
Les outils sont nombreux. La sophrologie, qu'on connaît bien depuis les années 70, avec Jean-Claude Killy qui descendait mentalement les pistes des Jeux d'Albertville en retrouvant des chronos quasi exacts de ses descentes. Il y avait déjà là des bases de visualisation et d'imagerie, deux outils à part entière. S'ajoutent l'hypnose et l'autohypnose, la respiration, la pleine conscience et la méditation.
Le principe directeur : aucun outil unique ne suffit. Tous sont efficaces, mais un seul ne suffit jamais à lui seul. L'image parle d'elle-même, ce serait comme vouloir faire toute sa prépa physique uniquement avec des kettlebells. Tu ne peux pas couvrir toutes les filières avec un seul instrument. Il faut en mixer plusieurs. Et comme on est sept milliards d'êtres humains, plus tu as d'outils, plus tu peux t'adapter aux personnes avec qui tu travailles.
Chaque outil a son terrain. L'hypnose devient efficace dès qu'il y a régulation d'affects, vrai travail émotionnel, travail sur des convictions profondes, des choses très inconscientes à retravailler. Le travail sur les pensées relève plutôt de la méditation, une voie royale pour ça. La régulation de l'ortho et du sympathique passe surtout par la respiration.
Le choix dépend aussi du moment. Es-tu la veille d'une compétition, le jour J, ou à trois mois ? Et de la profondeur visée : est-ce le moment d'aller faire un travail de fond, ou de rester en surface, juste nettoyer les pensées parasites qui surgissent en compétition ?
En situation d'urgence, le réflexe penche vers l'hypnose pour sa réponse rapide. Imagine : compète dans deux semaines, mauvaise nouvelle qui risque de pourrir non seulement le jour J mais aussi les quinze jours d'entraînement et d'affûtage. S'il y a de l'émotion forte, on en fait une priorité, on part sur l'hypnose, et le discours est clair : on bosse un truc maintenant pour que tu ailles mieux pour la compète, on refera le point après. Ce sont des ajustements assumés comme non permanents. On agit dans l'urgence, et on prend le temps de revenir dessus ensuite, posément. Quand on a du temps et qu'on peut travailler correctement à l'entraînement, beaucoup d'autres outils redeviennent possibles.
Voici un tip que tu peux tester tout de suite. Pieds largeur du bassin, tends le bras droit et le pouce, puis tourne le buste le plus loin possible sans bouger les pieds. Prends un point de repère derrière ton pouce, puis reviens en position initiale. Maintenant, sans bouger, refais exactement le même mouvement mentalement, à peu près à la vitesse réelle. Quand tu arrives à l'endroit où tu étais bloqué tout à l'heure, dépasse-le mentalement : va plus loin, fais même un, deux ou trois tours complets. Refais ensuite le test physique, et tu auras gagné en amplitude, sans échauffement supplémentaire.
Ce que cet exercice montre, c'est l'intérêt de la visualisation. On a beaucoup entendu « visualise la réussite », et il faut nuancer. Visualiser la réussite, oui, parce que c'est un bon moteur émotionnel : tu te vois faire. Te visualiser en train de faire de tout petits progrès, c'est aussi un très bon moteur. À une condition, toujours te visualiser dans le mouvement.
Bonne nouvelle, le mouvement peut se visualiser un peu tous les jours, et aujourd'hui aucune étude ne montre que ça fatigue. Autre bonne nouvelle, ça se pratique partout. Aymeric Guillot, de l'Université de Lyon, a montré qu'on sollicite toute la sphère motrice de la même façon en visualisant.
Reste un piège à connaître. Si tu ne surveilles pas ta visualisation, ton cerveau s'en charge tout seul, sans te demander ton avis. Tu veux tester quelque chose, et il a déjà construit un scénario complètement catastrophe avant même que tu commences, sans autorisation. La technique : accepte ce scénario catastrophe quand il arrive, puis construis derrière une autre visualisation. Ce n'est pas toujours évident, ça demande un peu d'effort, mais c'est comme ça que tu redeviens maître de ton mental, et donc de ton jeu.
Il travaille le jeu intérieur du sportif, c'est-à-dire ses pensées, ses images, ses convictions et ses émotions, avec le mouvement comme finalité. Il fait partie de l'équipe autour de l'athlète, en complément de l'entraîneur, du kiné et du nutritionniste, qui visent tous le même objectif : maintenir et améliorer le mouvement.
Pour les sportifs, des plus jeunes aux athlètes de haut niveau (jusqu'aux Jeux Olympiques de Londres, Rio, Tokyo et Paris 2024). Longtemps confidentielle, elle fait aujourd'hui l'objet d'un travail de démystification pour la rendre accessible au plus grand nombre de sportifs.
Teste l'exercice de rotation visualisée du buste : prends un repère en tournant, puis rejoue le mouvement mentalement en dépassant ton point de blocage, et tu regagnes de l'amplitude au test suivant. Plus largement, pratique une visualisation surveillée : visualise la réussite et les petits progrès, toujours dans le mouvement, et quand ton cerveau impose un scénario catastrophe, accepte-le puis remplace-le par une autre visualisation pour reprendre la main.
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