Un gamin de 11 ans valide son premier muscle-up en quatre mois, sans jamais l'avoir répété à l'entraînement. Thibault Soubeyrat, entraîneur de gymnastique depuis une quinzaine d'années, en tire une leçon qui dérange : beaucoup s'entraînent à l'envers, en visant le geste final au lieu de bâtir les qualités physiques qui le rendent possible.
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Un gamin de 11 ans valide son premier muscle-up en quatre mois, sans jamais l'avoir répété à l'entraînement. Thibault Soubeyrat, entraîneur de gymnastique depuis une quinzaine d'années, en tire une leçon qui dérange : beaucoup s'entraînent à l'envers, en visant le geste final au lieu de bâtir les qualités physiques qui le rendent possible.
La gymnastique pèse lourd dans le CrossFit. Une vraie part de la pratique. Là où Thibault tique, c'est qu'elle débarque sans le suivi, la formation et la compétence qui devraient venir avec. Les gens s'y mettent, la progression structurée, elle, reste à la porte.
Le constat est tranchant, et Thibault précise qu'il dépasse sûrement le seul CrossFit, même si c'est là que ça crève les yeux : les gens s'entraînent pour décrocher des skills, pas pour développer les qualités physiques qui leur permettront de les réussir. La marche sur les mains, le muscle-up deviennent des buts en soi. On répète la cible au lieu de fabriquer ce qui y mène.
S'enfermer dans le skill, c'est s'enfermer dans un schéma très simpliste. Tu te bouches un champ des possibles. Le jour où un nouveau mouvement sort, tu repars de zéro, parce que tu n'as construit que celui-là et rien autour.
L'image de Thibault, c'est la boîte à outils. Développer ses qualités physiques, voilà la base. Plus cette boîte est garnie, force, souplesse, et la coordination qui en découle, plus tu t'ouvres de portes. Une nouveauté arrive, un skill inédit, tu t'adaptes vite et sans douleur parce que les outils sont déjà dans la main.
L'exemple du muscle-up à 11 ans prend ici tout son poids. Le gamin n'a pas répété le muscle-up. Il a travaillé ses qualités physiques, et le mouvement est sorti tout seul au bout de quatre mois. La base reste la qualité physique généraliste. Le skill, lui, en découle.
Thibault le vit directement avec les athlètes qu'il prépare. Sa capacité à proposer des situations variées, larges, et en même temps concrètes, collées à la discipline de l'athlète, vient justement de ce spectre que la gym permet de travailler. Tu restes généraliste tout en épousant le terrain réel de la personne en face.
On touche ici au cœur technique. La gymnastique est un sport à motricité inversée. Dans les faits, la ceinture scapulaire prend le rôle du bassin : les épaules font le boulot des hanches, les coudes celui des genoux, les poignets celui des chevilles. Tu portes et propulses ton corps depuis le haut, là où d'habitude ce sont les jambes qui s'en chargent.
Le hic, c'est que l'humain n'est pas câblé pour encaisser ça. D'où un gros travail préparatoire sur le plan structurel : le musculaire, mais aussi l'ostéo-tendineux. Cette part pèse, selon Thibault, 70 à 75 % de l'entraînement sans souci. Il corrige d'ailleurs à la baisse une estimation qui circulait plus haut : pas 85 à 90 %, plutôt 70 à 75 %.
Pourquoi une telle proportion ? Parce que la gymnastique, c'est la capacité à mouvoir son corps dans l'espace, et le corps est son propre véhicule. Tu t'autopropulses à travers un appareil, le sol, le cheval d'arçons, la barre fixe, les anneaux. Personne ne te porte. Il faut donc une capacité d'autopropulsion solide, musculaire comme ostéo-tendineuse, avant même de penser au geste technique.
Vrai même sans viser le haut niveau
L'objection classique tombe vite : « oui mais moi je ne fais pas de haut niveau ». Thibault répond que la gym impose des contraintes très tôt, quel que soit ton niveau. Rien que pour te mettre sur les mains, en appui tendu renversé, l'ATR en gym et le handstand dans le langage CrossFit, tu portes ton poids de corps au-dessus de ta tête.
À cet instant précis, il te faut déjà une sacrée résistance au niveau de la ceinture scapulaire et des structures ostéo-tendineuses. La contrainte arrive d'emblée. Le travail préparatoire n'a rien d'une option réservée aux compétiteurs, il démarre dès les fondamentaux.
Pour donner du grain à moudre, Thibault prend un athlète qu'il préparait la veille de l'enregistrement : un jeune junior en VTT de descente, fraîchement sélectionné en équipe de France, donc un niveau qui parle. Jusque-là, ce pilote n'avait pas de préparateur physique et bricolait dans son coin.
L'objectif de la séance : la capacité à résister et absorber les chocs au niveau de la ceinture scapulaire. En descente, les manches durent entre 3 minutes et, selon les étapes, jusqu'à 4 à 5 minutes, à haute vitesse, avec des variations, des mouvements de terrain, des chocs et des vibrations à répétition. Tout ça, il faut le tenir.
Le travail s'appuie sur des outils gym simples, en associé et en dissocié : du push-up aux anneaux, de l'archer push-up, et du gainage en position de mains sur les anneaux pour créer de l'instabilité. Le but tape sur deux tableaux : rendre l'athlète très efficace physiquement, et le plus économe et efficient possible, histoire de tenir la durée d'une manche.
Le résultat se voit à l'œil nu. Depuis le démarrage du travail orienté avec les outils gym, la différence sur le vélo est énorme. Thibault, qui ne se prend pas pour un fin technicien du vélo, constate que l'aisance du pilote n'a plus rien à voir. Voilà la force de la gym : ses exercices et ses outils se dupliquent et se déclinent dans n'importe quelle discipline.
En gymnastique, le développement se découpe en trois temps : la pré-puberté, le in-puberté et la post-puberté. Selon la phase, on développe des qualités plus ou moins généralistes.
En pré-puberté, le travail reste ultra généraliste. On apprend à bien bouger, à se tracter, à se repousser, sur les membres inférieurs comme sur les supérieurs. On pose les fondations motrices, larges, sans chercher à spécialiser.
Le travail spécifique débarque plus tard, surtout en post-puberté. La logique se résume vite : le généraliste d'abord, le spécifique ensuite. On élargit la base, puis on resserre vers le précis quand le corps et la maturité le permettent.
Thibault assume l'idée, tout en sachant qu'on pourrait l'accuser de prêcher pour sa paroisse : la gym devrait être l'outil numéro un du préparateur physique. Et l'argument repose sur le spectre couvert.
En gym, tu évolues dans tous les plans de l'espace, transversal, frontal, sagittal. Tu sollicites tous les régimes contractiles, concentrique, excentrique, isométrie. Tu mélanges statique et dynamique, rebond et pliométrie, sur les membres inférieurs comme supérieurs. Thibault lance le défi : trouve un seul sport qui ratisse un spectre aussi large. Il a cherché. Peut-être la boxe, qui s'en rapproche un peu par sa largeur de spectre, mais la gym reste pour lui l'une des disciplines les plus complètes pour développer les qualités physiques.
S'ajoute une spécificité de l'entraîneur de gym : une double casquette, à la fois entraîneur technique et préparateur physique. C'est ce qui lui permet d'étendre son travail à la prépa physique dans presque n'importe quel sport sans grosse difficulté d'adaptation.
Dernier atout, la finesse d'analyse. Thibault avoue être souvent effaré, quand il va observer d'autres sports, par la simplicité des analyses : on se braque sur le défaut, mais on zappe ce qui se passe avant et qui l'engendre. La gym, parce qu'on s'y autopropulse dans l'espace et qu'elle est profondément antiterrienne, impose une précision et une pointillosité extrêmes. Cette exigence d'observation, l'entraîneur de gym la trimballe partout où il intervient.
Interrogé sur la plus grosse difficulté qu'il rencontre, Thibault ne pointe pas un souci technique. Les méthodes, on les connaît, on sait quoi faire. Le blocage est ailleurs.
On vit dans une société « fast life » où il faut du résultat, vite, et sans trop se fatiguer. La gym, elle, joue dans le camp d'en face : elle réclame du travail, de la rigueur, de la discipline, de l'abnégation. Des mots qui détonnent dans une époque d'ultra consommation, où les gens n'acceptent plus de prendre le temps ni de faire des sacrifices pour atteindre un objectif.
S'y greffe le manque d'accompagnement. Thibault voit des enfants de moins en moins suivis. Son anecdote parle d'elle-même : des parents que ça gonfle de faire 50 mètres pour amener leur gamin jusqu'à la porte de la salle, qui restent en double file, déposent l'enfant sans vérifier qu'il est bien rentré ni que l'entraîneur est là. Les gamins se retrouvent livrés à eux-mêmes. Lui a eu la chance de parents exceptionnels là-dessus, qui l'ont accompagné avec rigueur et discipline, et il essaie de lutter à son échelle pour que les enfants soient la meilleure version d'eux-mêmes.
Cette réflexion croise un livre qu'il vient d'attaquer, *Votre attention est votre superpouvoir* de Fabien Olicard, qui dénonce le manque d'attention et cette manie de tout faire en même temps. Thibault se l'applique à lui-même : quand il est avec son petit garçon, il pose le téléphone, même quand un client appelle pile à ce moment-là, parce que rien ne mérite plus d'attention que son gamin. Même logique avec ses enfants suivis pour des troubles du développement : les exercices améliorent les choses, mais les parents reconnaissent parfois ne pas les avoir faits de la semaine, happés par l'école, les devoirs, les courses. Le souci ne vient pas de la charge, il vient de ce qu'on ne sait plus prendre le temps pour l'essentiel. En refermant l'échange, Thibault entrouvre la porte à un prochain épisode sur les aspects neuro et les troubles de l'attention, ces facteurs qui plombent la performance sans relever de la performance physique ou technique pure, et qui restent selon lui largement sous-estimés.
En développant ses qualités physiques en amont plutôt qu'en répétant le muscle-up. Thibault cite un gamin de 11 ans qui a validé son premier muscle-up en quatre mois sans jamais avoir fait de muscle-up à l'entraînement. Le mouvement découle des qualités construites autour.
Les qualités physiques d'abord. Elles forment la base, la « boîte à outils ». Plus elle est large, plus on s'adapte vite aux nouveaux skills. Travailler uniquement le skill enferme dans un schéma simpliste et ferme le champ des possibles.
Parce que se mettre en ATR (le handstand) exige déjà un niveau important de résistance de la ceinture scapulaire et des structures ostéo-tendineuses. Dès que tu portes ton poids de corps au-dessus de ta tête, la contrainte est là, quel que soit ton niveau.
C'est le travail préparatoire lié à la motricité inversée, où les épaules jouent le rôle des hanches, les coudes celui des genoux, les poignets celui des chevilles. L'humain n'étant pas conçu pour ces contraintes, ce travail musculaire et ostéo-tendineux représente 70 à 75 % de l'entraînement.
Oui. Thibault l'illustre avec un pilote de VTT de descente, préparé via push-up aux anneaux, archer push-up et gainage sur anneaux, avec une aisance transformée sur le vélo. La gym touche le spectre de qualités physiques le plus large, ce qui en fait pour lui l'outil numéro un du préparateur physique.
Selon une périodisation en trois phases : pré, in et post-puberté. En pré-puberté, du généraliste pur (bien bouger, se tracter, se repousser, membres inférieurs et supérieurs). Le travail spécifique vient plus tard, surtout en post-puberté. Le généraliste précède toujours le spécifique.
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