Une cliente s'allonge sur la table de Francis Létourneau, vidée. Derrière elle : une quinzaine de séances de physio, plusieurs passages chez l'ostéo, un acupuncteur, et selon ses propres mots, à peu près tout le monde. Chacun avait travaillé son dos. Forcément, c'est là qu'elle avait mal. Et son dos lui faisait toujours aussi mal. Francis, lui, ne fonce pas sur la zone qui crie. Il pose une seule question : « Comment vous sentez-vous dans votre corps ? » Puis il s'occupe de l'avant du corps. Il touche à peine le dos, juste assez pour qu'elle sente qu'il ne l'oublie pas. Elle se relève. Droite. Épaules dégagées. Elle respire mieux. « Je me sens bien. » Au dos, il n'avait quasiment rien fait. Alors comment une douleur tient-elle des mois pendant que tout le monde s'acharne sur l'endroit sensible ? La réponse tient dans une idée que Francis a mis des années à assembler : les chaînes myofasciales font circuler la tension d'un bout du corps à l'autre, et l'endroit qui crie est rarement celui qui a déclenché le problème.
1/4h LabO #87 · Regarder l'épisode sur YouTube
Une cliente s'allonge sur la table de Francis Létourneau, vidée. Derrière elle : une quinzaine de séances de physio, plusieurs passages chez l'ostéo, un acupuncteur, et selon ses propres mots, à peu près tout le monde. Chacun avait travaillé son dos. Forcément, c'est là qu'elle avait mal. Et son dos lui faisait toujours aussi mal. Francis, lui, ne fonce pas sur la zone qui crie. Il pose une seule question : « Comment vous sentez-vous dans votre corps ? » Puis il s'occupe de l'avant du corps. Il touche à peine le dos, juste assez pour qu'elle sente qu'il ne l'oublie pas. Elle se relève. Droite. Épaules dégagées. Elle respire mieux. « Je me sens bien. » Au dos, il n'avait quasiment rien fait. Alors comment une douleur tient-elle des mois pendant que tout le monde s'acharne sur l'endroit sensible ? La réponse tient dans une idée que Francis a mis des années à assembler : les chaînes myofasciales font circuler la tension d'un bout du corps à l'autre, et l'endroit qui crie est rarement celui qui a déclenché le problème.
Francis n'a pas débuté thérapeute. Il a d'abord été entraîneur, plusieurs années, dans le même gym que Jacob Hamel. En parallèle, quatre ans d'acupuncture au Québec. Ensuite la massothérapie. Aujourd'hui l'ostéopathie. À chaque étape, le même fil : élargir la vision, refuser de s'enfermer dans une seule grille de lecture.
Le déclic est arrivé là où il ne l'attendait pas. Pendant toutes ses études d'acupuncture, jamais un mot sur les chaînes myofasciales. C'est dans une formation d'entraîneur qu'un intervenant lâche le terme. Francis tique. Pourquoi rebaptiser un trajet qu'il connaît déjà sous le nom d'un méridien ? Il creuse. Et il tombe sur ceci : certaines chaînes myofasciales recoupent à près de 95 % les méridiens musclés qu'il manipule depuis des années en acupuncture. Deux traditions, deux vocabulaires, quasiment les mêmes lignes tracées sur le corps.
Toute son approche naît de là : prendre la force de chaque formation suivie et la fondre dans un langage commun. Son institut, Institut Access, gère d'ailleurs les événements Tom Myers Anatomy Train pour le Québec, ce qui ancre son travail dans cette référence. Et il ne le garde pas pour lui. Depuis son tout premier cours en octobre 2017, il a formé plus de 1500 professionnels de la santé : en présentiel en Martinique, au Québec, à Bordeaux, puis en ligne dans toute la francophonie.
L'idée de départ est simple. Le fascia, ce tissu qui enveloppe et relie les muscles, ne s'arrête pas à la frontière d'un muscle. Il dessine des lignes continues qui traversent le corps. Une chaîne myofasciale, c'est une de ces lignes. Une autoroute le long de laquelle la force voyage d'un segment au suivant.
Tant que la ligne est libre, la force passe, la circulation suit. Mais qu'une couche de tissu reste collée quelque part sur le trajet, et tout l'aval encaisse. Francis le décrit bien : dès qu'une couche n'arrive plus à se dégager, la circulation lymphatique et veineuse tourne au ralenti, et la transmission de force le long du fascia se fait mal. Un blocage à un endroit pénalise des zones parfois très éloignées.
D'où ce constat : travailler localement ne suffit pas. Tu règles le symptôme sans toucher la restriction qui bloque la chaîne en amont, et la ligne reste verrouillée. La tension revient.
L'exemple de Francis parle de lui-même. La force se transmet du grand fessier gauche au grand dorsal droit, en diagonale, par une chaîne croisée. Conséquence : une faiblesse ou une restriction d'un côté du bassin peut se répercuter sur l'épaule opposée.
Et l'effet sur le mouvement est on ne peut plus concret. La marche, la course. Marcher, c'est justement faire travailler cette diagonale qui relie le bas du corps à l'épaule opposée. Qu'un maillon de la chaîne lâche, et le patron moteur tout entier se réorganise pour compenser. Voilà pourquoi Francis revient sans cesse aux bases. Si la base n'est posée qu'à 60 %, le reste tient comme une tour de Jenga : ça compense, ça tient un moment, puis ça bouge ailleurs.
Beaucoup de gens se braquent sur le symptôme. J'ai mal ici, donc je traite ici. Et Francis ne vise pas que les praticiens : il pense aussi aux gens qui souffrent et qui pointent spontanément l'endroit douloureux. Le hic, c'est que cet endroit est souvent la fin de l'histoire, pas le début.
Le cerveau compense en permanence. Tant que la cause de base reste là, il fabrique des contournements. Et ces déséquilibres ne s'effacent pas tout seuls : ils grossissent, se diffusent ailleurs, ressortent à distance. Une vieille problématique d'il y a quatre, cinq, dix ans, jamais traitée, continue de tirer sur le système des années plus tard.
Francis cite une phrase du livre de Tom Myers qui résume tout : « Ce n'est pas le criminel qui crie au secours, c'est la victime. » La zone qui fait mal, c'est la victime. Elle subit une tension fabriquée ailleurs. Passe ton temps à consoler la victime sans remonter jusqu'au coupable, et tu peux traiter des mois sans rien régler. Exactement le sort de la cliente du dos : tout le monde soignait la victime.
Parmi les coupables silencieux, les cicatrices arrivent en tête. Francis l'avait repéré dès sa première année d'acupuncture, où l'on insistait pour traiter les cicatrices en priorité. Certaines sont prioritaires, d'autres moins, mais beaucoup ne sont jamais travaillées du tout.
Le cas d'école : une cicatrice de césarienne. Elle tire, et au fond elle tire tout le corps vers l'avant. La personne se retrouve avec des maux de dos. Réflexe logique de tout le monde : on travaille le dos. Sauf que la cicatrice à l'avant, jamais touchée, ni à la main, ni aux instruments, ni autrement, continue de tracter la structure. Tant qu'elle n'est pas relâchée, le dos n'a aucune chance.
La question des tatouages revient souvent. Même logique. Quand un tatoueur est descendu très profond, les couches collent. Il suffit de passer la zone au scanner du doigt pour sentir comme un paquet d'adhérences sous la surface. Le signal que Francis traque à la palpation est typique : une sensation sablonneuse sous la peau. C'est ça qui trahit le blocage et qui dit où aller travailler.
Pour relâcher ces restrictions, Francis combine quelques outils. Il démarre souvent par l'IASTM (instrument assisted soft tissue mobilization), autrement dit la mobilisation des tissus à l'aide d'instruments. Il vérifie aussi à la ventouse, qu'il choisit selon la zone : tu n'utilises pas le même format sur un quadriceps de bodybuilder que sur une zone fine. Les deux, instruments comme ventouse, servent à la fois au repérage et au traitement.
La ventouse fait plus que tirer, elle révèle. Tu appliques la décompression : la peau et une partie du muscle se soulèvent. Sur un tissu sain, ça forme un dôme régulier. Sur un tissu restreint, le dôme se déforme, et sa forme te renseigne.
Francis décrit deux signatures. Le « volcan » : les côtés remontent mais le centre se creuse. Et la « pente de ski » : ça monte d'un côté puis ça coupe brutalement de l'autre. Ces irrégularités pointent l'endroit précis où les couches refusent de se dégager. Là, la circulation passe mal et la force se transmet mal. La forme dessinée par la ventouse désigne la restriction du doigt.
C'est ici que le réflexe d'entraîneur de Francis change tout. Il a appris les ventouses au cégep, avec les techniques classiques : la technique éclair, qu'on installe et qu'on retire pour créer un effet de pompage et désensibiliser, et les techniques fixes, posées 10, 15, 20 minutes. Il trouvait ça long. Et il voyait défiler sur Instagram des gens couvrir un dos de 42 ventouses, la personne à plat ventre vingt minutes, en passif.
Sa question d'entraîneur : le côté droit en a-t-il vraiment autant besoin que le gauche, et au même endroit ? Un peu de palpation, un peu d'observation du mouvement, et la réponse est souvent non. Alors il ajoute du mouvement. Sur le mollet, par exemple : ventouse posée, puis flexion plantaire et dorsiflexion. La contraction active force les restrictions à céder plus vite. Des fibres collées qui se décollent, c'est de l'ouverture qui se crée : plus de nutriments et d'oxygène qui passent, et les déchets métaboliques congestionnés qui repartent par le retour veineux et lymphatique. Au bout du compte, là où le statique demandait vingt minutes, lui s'en sort parfois en sept ou huit.
Francis cale souvent son travail sur le geste sportif. Prends ce joueur de tennis, qui rentrait au Québec l'été et jouait aux États-Unis pendant l'année universitaire : il avait mal au service. Au screening, Francis demande d'abord ce que les autres thérapeutes avaient déjà repéré, et il pense au grand dorsal. Surtout, il demande si la douleur a un lien avec l'entraînement. Réponse : la première fois, c'était au gym, puis ça a migré vers le service au tennis. Francis enchaîne : un tirage en prise large ? Exactement ça, sans que le client fasse le lien.
Il a des poulies à côté de la clinique. Il fait reproduire le mouvement, voit le client monter les épaules, puis va palper le grand dorsal au niveau de l'aisselle. Côté douloureux, ça bouge mal : peau et fascia collés, impossible de les faire glisser. Côté sain, c'est malléable. Il réchauffe la zone une minute à la main, le temps que la lymphe se liquéfie et que les tissus s'assouplissent, pose une ventouse, et fait reproduire le geste de service au ralenti, par cycles de 30 secondes, trois séries, réflexe d'entraîneur. Avant la fin de la séance, le client refait le mouvement complet. Francis termine en insérant une aiguille au point gâchette pour relâcher le muscle. Réglé en une séance, confirmé au suivi la semaine d'après. Le client traînait cette douleur depuis plus de trois mois malgré les soins des thérapeutes de son équipe sportive universitaire.
Rien de tout ça ne marcherait si le tissu était figé. Or il ne l'est pas. Francis s'appuie sur des travaux menés à l'Université de Californie, sous échographie. On y voit que poser une ventouse ne fait pas que rentrer la peau : une partie du muscle remonte aussi. Tu crées volontairement une restriction, puis tu ajoutes du mouvement pour cisailler les adhérences et libérer les couches collées.
Voilà le principe de fond de son travail : remettre le tissu en mouvement pour défaire ce qui s'est aggloméré. Et c'est ce qui explique les effets observés en séance. La cliente du dos qui se relève droite. Le joueur de tennis qui retrouve son service. Une posture qui se redresse, des épaules qui se dégagent, une respiration plus ample, une douleur qui tombe, une circulation qui repart. Le fascia bouge encore, donc on peut le faire rebouger.
Pour un pro du mouvement, la leçon est une discipline du regard. Avant de te jeter sur la zone qui fait mal, remonte la chaîne. Demande au client comment il se sent dans son corps, ce que les autres thérapeutes ont déjà tenté, et à quel moment précis la douleur est née : souvent sur un geste, parfois des années plus tôt. La zone douloureuse, c'est la victime, pas le coupable.
Ensuite, cherche ce qui bloque la ligne en amont : une cicatrice jamais travaillée, une adhérence sous un tatouage, une couche qui ne glisse plus et qu'on repère à sa sensation sablonneuse ou à la forme tordue que dessine la ventouse. Puis relâche-la en mouvement, en collant au geste réel du client plutôt qu'en empilant du passif.
C'est cette logique « cause d'abord » que Francis enseigne à ses élèves depuis 2017. Pour creuser, son organisme, Institut Access, publie du contenu écrit destiné aux thérapeutes sur ses réseaux et sur insuaccess.com.
Elle part du principe que les chaînes myofasciales relient le corps en lignes continues le long desquelles la force se transmet. Plutôt que de traiter l'endroit douloureux, Francis cherche la cause en amont par la palpation, repère les restrictions et les cicatrices, puis les relâche avec l'IASTM (mobilisation des tissus par instruments), la ventouse utilisée en mouvement et la reproduction du geste du client. Au besoin, il termine par une aiguille au point gâchette.
Dans l'épisode, le fascia assure la transmission de force le long des chaînes, d'un segment du corps à un autre, jusqu'à des zones éloignées comme la diagonale grand fessier gauche vers grand dorsal droit. Il est aussi lié à la circulation : quand une couche se libère, la circulation lymphatique et veineuse repart, les nutriments et l'oxygène passent mieux et les déchets métaboliques congestionnés sont évacués.
Ne pas s'acharner sur la zone qui fait mal. Chercher la cause en amont du symptôme, parce que le cerveau compense et diffuse les déséquilibres ailleurs tant que la base n'est pas réglée. Traiter les restrictions et les cicatrices qui tirent sur la chaîne, même anciennes, puis remettre le tissu en mouvement pour décoller les couches.
Dans les cas racontés : une posture qui se redresse, des épaules dégagées, une respiration plus ample, la douleur qui tombe et une meilleure circulation. La cliente passée par la physio, l'ostéo et l'acupuncture se relève droite après un travail à l'avant du corps. Le joueur de tennis bloqué depuis plus de trois mois récupère son service en une séance.
Quand une douleur persiste malgré des traitements répétés sur la zone douloureuse, signe que la cause est ailleurs. Quand une cicatrice ancienne, par exemple une césarienne, n'a jamais été travaillée et peut tirer le corps vers l'avant. Et quand un geste sportif précis réveille toujours la même douleur, souvent née à l'entraînement avant de ressortir dans le sport.
Cinq phrases reviennent tous les jours sur le terrain, elles sonnent rigoureuses et bienveillantes, et pourtant les sciences contemporaines de l'apprentissage moteur les démontent une par une depuis 60 ans. Un seul chiffre suffit à mesurer le décalage : un bébé qui apprend à marcher chute dix-sept fois par heure, et c'est précisément ce taux qui fabrique sa vitesse d'apprentissage stupéfiante. Et si ce qu'on fait pour aider, sécuriser, corriger, répéter, expliquer, était exactement ce qui bloque la progression de nos athlètes ?
L'activité physique change la donne pour le TDAH de l'enfant. Adrien Chartier, préparateur physique depuis plus de vingt ans et cofondateur de Labo RNP, le résume en une phrase : on envoie nos enfants deux heures aux devoirs et trente minutes de sport le mercredi, il faudrait faire l'inverse. Voici le mécanisme neurologique, comment juger les approches selon leur niveau de preuve, et un plan progressif sur douze semaines à lancer dès demain.
L'hyperactivité motrice de l'enfant est d'abord un signal. Quand un enfant bouge sans arrêt, son système nerveux cherche le plus souvent à se réguler, à se stimuler ou à évacuer une tension. Comprendre ce que ce mouvement résout change tout ce qu'on va lui proposer.