Découvrez comment le cerveau anticipe le mouvement selon Berthoz. Une nouvelle perspective sur la perception et l'action qui change tout.
Publie le 2 juin 2026
Bonjour à toi, le professionnel du mouvement,
J'ai réécouté cette semaine la leçon inaugurale d'Alain Berthoz au Collège de France, « Physiologie de la perception et de l'action », donnée en 1993. Elle dure une heure, et à chaque écoute je ressors avec la même sensation un peu vertigineuse : celle d'avoir pris le problème du mouvement à l'envers pendant des années. On imagine volontiers que le corps capte le monde, que le cerveau décide, puis que le muscle exécute, une chaîne bien propre dans le bon sens. Berthoz retourne cette chaîne comme un gant. Et quand on travaille avec des athlètes ou des patients, ce retournement ne reste pas une curiosité de laboratoire : il déplace l'endroit même où on intervient, et donc ce qu'on choisit d'entraîner en premier. Voici les bascules que je garde de cette écoute. La dernière est celle qui me met encore mal à l'aise.
La première bascule tient en une phrase : le cerveau fonctionne d'abord comme une machine à prédire, il anticipe les informations bien avant de les recevoir. Berthoz le formule sans détour, « les sens sont des vérificateurs d'hypothèses ». Le circuit sensoriel ne sert pas d'abord à découvrir le monde, il sert à confirmer ou corriger une prédiction que le cerveau a déjà émise.
Imagine un skieur de slalom lancé à pleine vitesse. S'il devait attendre l'information visuelle de chaque porte pour réagir, le délai de traitement le mettrait au tapis avant la troisième. Ce qu'il fait, c'est simuler la descente en amont, puis prélever sur la piste quelques signaux choisis pour ajuster sa carte. Tu sens le poids du corps basculer une fraction de seconde avant la porte, pas après. La perception devient un pari permanent entre une attente et un retour. Sur le terrain, un capteur sensoriel mal calibré ne te ment pas seulement sur le présent : il fausse aussi la prédiction du geste suivant. Et si la prédiction est fausse en amont, que vaut la correction en aval ?
Berthoz refuse la frontière nette entre la perception et l'action. Il reprend la formule de Merleau-Ponty, « la vision est palpation par le regard ». Le regard n'enregistre pas une image, il explore, il touche, il interroge. Percevoir est déjà un acte moteur.
La preuve physiologique est élégante. Quand le cerveau envoie un ordre de mouvement, il en garde une copie qu'il adresse aussitôt aux zones sensorielles, la fameuse copie d'efférence. Résultat, la pièce te paraît immobile quand tu déplaces les yeux, alors que l'image, elle, glisse sur la rétine. L'action prévient la perception avant même de s'accomplir. Pour nous, c'est un changement de logique complet : on arrête de traiter la perception comme une entrée et le mouvement comme une sortie. Les deux forment une seule boucle, et c'est cette boucle qu'on cherche à lire, maillon par maillon, plutôt que chaque pièce isolée.
On apprend cinq sens à l'école. Berthoz rappelle qu'il en manque un, nommé kinesthésie par Goldscheider dès 1898 : le sens du mouvement lui-même. Et son capteur central, le système vestibulaire de l'oreille interne, est une petite centrale gravito-inertielle qui mesure les accélérations de la tête.
Là se cache une difficulté qu'Einstein avait formalisée : un capteur d'accélération ne peut pas distinguer une vraie accélération d'un simple effet de la gravité quand la tête s'incline. Le vestibulaire est donc ambigu par nature. Pour lever cette ambiguïté, le cerveau croise en permanence trois entrées, le vestibulaire, la vision et la somesthésie, c'est-à-dire la sensation du corps. C'est exactement la lecture multi-modale du Pilier C en Reprogrammation Neuro-Posturale. Quand l'une des trois entrées devient sourde ou décalée, toute l'intégration se dérègle avec elle, et avec elle l'équilibre, le tonus, parfois le vertige. Lire le mouvement comme un sens, c'est accepter de le calibrer aussi sérieusement qu'on corrige une vision floue.
Si le cerveau prédit, alors le mouvement juste commence avant le mouvement visible. Berthoz le montre avec les ajustements posturaux anticipés, décrits dès Babinski puis travaillés par Massion. Avant même de fléchir le tronc vers l'avant, ton corps recule légèrement pour compenser par avance la chute que la gravité va provoquer. La posture anticipe le déséquilibre au lieu de le subir.
Cette anticipation a un coût de calcul énorme, et la nature a trouvé des raccourcis. Bernstein parlait de réduire le nombre de degrés de liberté : le cerveau pilote des synergies déjà câblées, des regroupements d'articulations, plutôt que chaque segment un par un. Et pour choisir, il inhibe autant qu'il commande. Berthoz a cette image que j'aime beaucoup, « le cerveau est un cheval fougueux que l'inhibition dirige ». La liberté du geste vient de la capacité à ne pas répondre à tout. Concrètement, l'anticipation posturale s'entraîne comme un circuit. Reste à savoir avec quels stimulus on la sollicite vraiment.
La mémoire de l'espace, elle aussi, est affaire de mouvement. O'Keefe et Nadel ont découvert en 1978 des neurones de l'hippocampe qui s'allument quand l'animal passe par un lieu précis, les cellules de place. Berthoz en tire une lecture qu'il faut présenter pour ce qu'elle est, une interprétation et non un fait tranché : se souvenir d'un endroit reviendrait à simuler les mouvements qu'il faudrait faire pour s'y rendre, plutôt qu'à consulter une carte figée.
Il s'appuie sur une intuition de Poincaré, « localiser un objet cela veut dire se représenter les mouvements qu'il faudrait faire pour l'atteindre ». L'espace se construit en se déplaçant : un être parfaitement immobile n'en aurait aucune notion. Détail qui ne trompe pas, ces cellules ne déchargent que lorsque l'animal explore activement son environnement. Le mouvement n'est pas le décor de la mémoire spatiale, il en est la matière. Ça résonne fort avec ce qu'on observe en rééducation : on apprend un espace en s'y engageant physiquement, et le corps retient ce que le regard seul oublie.
Une fiche de lecture honnête doit nommer ses zones grises. Berthoz raconte la belle expérience de Melvill Jones et Gonshor en 1965 : des prismes inversent la vision, et le cerveau finit par inverser un réflexe vieux de millions d'années, le réflexe vestibulo-oculaire. Cette adaptation échoue si le cervelet est lésé, ce qui en fait un magnifique modèle de plasticité. Mais faire du cervelet le professeur unique de l'apprentissage est aujourd'hui contesté, et Berthoz lui-même penche pour une plasticité distribuée dans plusieurs structures. Je garde donc la démonstration, et je laisse la conclusion forte de côté.
Deuxième prudence. Berthoz tient ensemble deux familles d'idées que la science a depuis séparées : d'un côté la simulation interne, le cerveau prédicteur ; de l'autre les affordances de Gibson, l'idée qu'on perçoit directement ce que l'environnement permet de faire. Je me garde de fondre ces deux racines en un super-modèle confortable, parce que ce sont des cadres distincts qui ne se résument pas l'un à l'autre. Berthoz reste précieux justement parce qu'il a habité les deux rives, à une époque où la physiologie osait encore écrire « au commencement était l'action ».
Si je devais réduire cette leçon à des leviers de terrain, j'en retiendrais trois. La stabilisation du regard, parce que le regard pilote la boucle bien plus haut qu'on ne le croit. L'intégration des trois systèmes vestibulaire, visuel et somesthésique, parce que c'est leur croisement qui calibre l'équilibre, et non chaque entrée prise seule. Et l'anticipation posturale, parce qu'un corps qui prépare devance le geste là où un corps qui réagit reste en retard d'une fraction de seconde.
Berthoz livre une grille de lecture plutôt qu'un protocole, et cette grille déplace l'attention de la sortie musculaire vers la préparation sensorielle du geste. C'est un déplacement de regard avant d'être un changement d'exercices. Tant que tu corriges ce que le corps produit, tu arrives toujours trop tard ; le levier est dans ce qu'il prédit.
C'est exactement le terrain de la Reprogrammation Neuro-Posturale.
👉 Je veux apprendre à lire la boucle en amont : labo-rnp.com/fr/pros
La leçon inaugurale d'Alain Berthoz, « Physiologie de la perception et de l'action » (Collège de France, 1993), est disponible ici :
Romain LabO-RNP
